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Mesurer le développement

Emploi en Afrique centrale : la génération de 2030 est déjà née

D'ici 2030, l'Afrique centrale comptera 28 millions d'actifs de plus, tous déjà nés. Ce que cela impose aux politiques d'emploi de la région.

Tientcheu Nouake 16 min de lecture 0 vues
Population en âge de travailler en Afrique centrale, 2016-2030

Vingt-huit millions trois cent soixante-cinq mille personnes entreront en âge de travailler en Afrique centrale entre 2024 et 2030.

Aucune ne reste à naître.

C’est la première chose à comprendre, et elle disqualifie une bonne part de ce qui se dit sur la démographie de cette région. Toute personne qui aura entre quinze et soixante-quatre ans en 2030 est née en 2015 ou avant. Elle a aujourd’hui onze ans au minimum. Elle est vivante, comptée, scolarisée ou non, et le nombre qu’elle forme avec ses semblables est arrêté. Les politiques annoncées cette année ne peuvent plus rien y changer. Elles ne peuvent changer que ce que cette génération trouvera en arrivant.

De combien de personnes parle-t-on

La population en âge de travailler des neuf pays d’Afrique centrale passe de 109,4 millions en 2023 à 137,8 millions en 2030, selon les projections en variante moyenne des World Population Prospects des Nations unies. Soit 4,05 millions de personnes de plus chaque année, en net, une fois retranchées celles qui franchissent le seuil des soixante-cinq ans.

La répartition de ce total contredit une intuition tenace.

Le Tchad affiche le rythme de croissance démographique le plus rapide de la région, 3,40 % par an en moyenne entre 2016 et 2030. Il devance la République démocratique du Congo, à 3,23 %, et l’Angola, à 3,14 %. Mais rapporté au nombre de personnes réellement ajoutées, le classement se renverse : la République démocratique du Congo concentre 14,6 millions des vingt-huit millions, soit 51,6 % de l’accroissement régional, quand le Tchad n’en apporte que 2,6 millions. Un pourcentage élevé appliqué à une base étroite produit peu de gens. Un pourcentage plus modeste appliqué à une base immense en produit beaucoup.

La distinction n’a rien d’une coquetterie statistique. Un ministre du Plan qui dimensionne un dispositif de formation professionnelle a besoin d’un nombre de places, pas d’un taux de croissance. Et le nombre de places à ouvrir chaque année en République démocratique du Congo, pays qui rassemble 51,9 % de la population régionale en 2030, n’a aucun rapport avec celui du Gabon, dont la population active ne progresse que de 18,7 % sur toute la période, contre 30,4 % pour la République centrafricaine.

Deux anomalies méritent d’être nommées plutôt que lissées.

La série centrafricaine recule de 1,3 % en 2022, puis rebondit de 3,5 % en 2023. Ce n’est pas une erreur de série : c’est un solde migratoire fortement négatif, cohérent avec les mouvements de réfugiés documentés vers le Tchad, le Cameroun et la République démocratique du Congo, suivi de retours partiels. Une population qui baisse en Afrique centrale sur cette période est toujours un événement politique. La corriger reviendrait à l’effacer.

La seconde anomalie est plus lourde. L’accroissement annuel de la région passe de 5,97 millions de personnes en 2022 à 6,86 millions en 2023, un saut de 886 000 en une seule année. Le Tchad en explique 478 000 à lui seul, sa croissance passant de 3,44 % à 5,88 %, et la République centrafricaine 243 000 de plus par son rebond. Le Tchad n’a pas connu de flambée de natalité en 2023 : il a reçu les réfugiés du Darfour. Depuis le déclenchement de la guerre au Soudan en avril 2023, plus de 844 000 Soudanais ont franchi la frontière tchadienne selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, auxquels s’ajoutent plusieurs centaines de milliers de Tchadiens rentrés au pays. Le pic visible sur les graphiques de cet article porte un nom, et ce nom est une guerre.

Pourquoi ce nombre ne dépend plus d’aucune décision

Le raisonnement est d’une simplicité qui déconcerte, et c’est sans doute pourquoi il est si rarement tenu jusqu’au bout.

Une personne qui aura quinze ans en 2030 est née en 2015. Une politique de santé reproductive engagée aujourd’hui agirait sur des naissances survenant à partir de 2027. Ces enfants atteindraient l’âge de travailler en 2042. La totalité de la main-d’œuvre potentielle de l’Afrique centrale jusqu’au début des années 2040 est donc déjà constituée. Elle est là. Elle attend.

Les démographes appellent cela le momentum démographique. Nathan Keyfitz en a donné la formalisation au début des années 1970 : une population dont la structure d’âge est très jeune continue de croître pendant plusieurs décennies même si la fécondité tombe brutalement au niveau de simple remplacement, parce que le nombre de femmes en âge de procréer, lui, continue d’augmenter mécaniquement. La croissance est portée par la forme de la pyramide, pas par le comportement des couples. Elle est inertielle au sens strict.

Les chiffres de la région donnent à cette inertie une matérialité brutale. En 2024, l’Afrique centrale comptait 113,2 millions de personnes en âge de travailler et 96,7 millions d’enfants de moins de quinze ans. Ces 96,7 millions d’enfants ne disparaîtront pas. Les plus âgés d’entre eux auront rejoint la population active dès 2030, les autres suivront jusqu’aux années 2040. Aucun scénario démographique plausible ne modifie ce stock.

Une réserve s’impose ici, et elle est de taille. Le raisonnement du momentum vaut pour la fécondité, pas pour la migration. Le nombre d’actifs de 2030 est fermé aux naissances, il reste ouvert aux frontières. Le Tchad vient d’en administrer la démonstration : en une année, un conflit voisin a ajouté à sa population l’équivalent de plusieurs cohortes annuelles de naissances. La migration est le seul canal par lequel le volume peut encore bouger, et il ne se pilote pas depuis un ministère du Plan. Il se subit.

Ce que cela signifie pour le débat public reste inconfortable. La formule « l’Afrique centrale doit maîtriser sa démographie » n’est pas fausse. Elle est hors sujet quand on parle des quinze prochaines années. Elle porte sur un horizon qui commence en 2045. Pour la période qui vient, la seule variable réellement ouverte au décideur n’est pas le nombre de personnes, c’est ce qu’elles feront de leurs journées.

Trois façons de mesurer l’ordre de grandeur

Un chiffre de cette taille ne veut rien dire tant qu’on ne l’a pas confronté à quelque chose.

Première mesure, interne à la démographie. Le flux annuel de jeunes atteignant l’âge de quinze ans, la cohorte entrante, s’approche en divisant par dix la tranche des quinze-vingt-quatre ans. Il s’établissait à 3,23 millions de personnes par an à l’échelle régionale en 2016. Il atteint 4,19 millions en 2024. Il montera à 5,12 millions en 2030. En quatorze ans, le nombre de jeunes frappant chaque année à la porte du marché du travail aura augmenté de 58 %. L’approximation suppose une répartition uniforme des âges dans la tranche, hypothèse qui sous-estime légèrement les cohortes récentes dans une population en croissance. Le vrai chiffre est un peu supérieur.

Deuxième mesure, celle du temps disponible. Les 111,7 millions d’enfants de moins de quinze ans que comptera l’Afrique centrale en 2030 constituent la main-d’œuvre des années 2035 à 2045. Leur nombre est déjà acquis pour l’essentiel. Ce que ces enfants sauront faire, en revanche, se décide maintenant, dans des salles de classe dont la construction relève de budgets votés cette année. C’est le seul endroit du raisonnement où une décision publique de 2026 produit encore un effet mesurable avant 2045.

Troisième mesure, la plus dérangeante. Sur la même période, la population totale de la région passe de 168,3 à 257,3 millions d’habitants. Quatre-vingt-neuf millions de personnes en plus, une progression de 52,8 % en quatorze ans. Les progrès matériels réels que l’on observe par ailleurs, en électrification comme en santé, se heurtent à ce dénominateur qui gonfle plus vite que le numérateur, mécanisme que j’ai détaillé ailleurs à propos des services de base et de l’efficacité publique. Le taux stagne quand le nombre absolu progresse. Ce n’est pas un échec de la politique publique. C’est de l’arithmétique.

Combien d’emplois, précisément

Le passage du démographique à l’économique demande une multiplication et une hypothèse.

La multiplication consiste à appliquer à l’accroissement annuel de la population en âge de travailler le taux d’emploi de chaque pays, tel que l’estiment les modèles du Bureau international du travail repris par la Banque mondiale (indicateur SL.EMP.TOTL.SP.ZS, série ILOSTAT). L’hypothèse consiste à supposer ce taux constant. C’est délibérément l’hypothèse la moins ambitieuse possible : elle ne suppose aucune amélioration, aucun rattrapage, aucun progrès. Elle mesure ce qu’il faut faire pour que la situation ne se dégrade pas.

Le résultat, pour les huit pays dont le taux d’emploi est disponible, s’établit à 2,5 millions d’emplois par an. Dont 1,29 million pour la seule République démocratique du Congo, 485 000 pour l’Angola, 337 000 pour le Cameroun, 220 000 pour le Tchad. Sao Tomé-et-Principe manque à l’appel, faute de valeur publiée, mais le pays pèse 0,1 % de l’accroissement régional.

Ces nombres doivent être maniés avec précaution, et pas seulement pour les raisons habituelles. Le taux d’emploi du Bureau international du travail rapporte les personnes exerçant une activité rémunérée à l’ensemble de la population de quinze ans et plus, ce qui recouvre imparfaitement la tranche des quinze-soixante-quatre ans utilisée ici ; l’écart reste faible dans des populations où les plus de soixante-cinq ans pèsent entre 2 et 5 %. Surtout, ce taux mesure l’emploi au sens large, informel compris. Il ne dit rien du revenu, de la stabilité ni de la protection sociale attachés à ces emplois. Créer 2,5 millions d’emplois par an au niveau de qualité actuel n’est pas un objectif enthousiasmant. C’est le plancher sous lequel la situation empire.

Un chiffre, dans cet ensemble, arrête le regard. Le Gabon affiche un taux d’emploi de 41,0 %, contre 68,8 % en République centrafricaine et 64,4 % en Angola. L’économie la plus riche de la région par habitant est celle qui met au travail la plus faible proportion de sa population. Le paradoxe n’est pas démographique, il est structurel : il tient à la nature d’une économie de rente où la valeur ajoutée se concentre dans un secteur à très faible intensité de main-d’œuvre, configuration dont j’ai décrit le mécanisme à propos de l’or camerounais et de la mémoire courte des États rentiers. Le Gabon n’a pas un problème de volume à absorber : il ajoutera 278 000 actifs d’ici 2030, le septième rang de la région. Il a un problème de capacité d’absorption, ce qui n’est pas du tout la même maladie.

Ce que l’Asie de l’Est a fait d’une configuration comparable

La comparaison est devenue un lieu commun, raison suffisante pour l’examiner au lieu de la répéter.

David Bloom et Jeffrey Williamson ont établi, dans un article publié en 1998 par la World Bank Economic Review (doi:10.1093/wber/12.3.419, version libre sur le NBER), que la transition démographique expliquait une part substantielle du décollage est-asiatique entre 1965 et 1990. Le mécanisme est direct : quand la proportion de personnes en âge de travailler augmente plus vite que la population totale, le produit par habitant progresse même à productivité constante, parce qu’il y a proportionnellement plus de producteurs et moins de personnes à charge.

La démonstration comporte une seconde moitié, systématiquement amputée dans les reprises. Les auteurs écrivent explicitement que cet effet n’était pas inévitable : il s’est produit parce que les pays d’Asie de l’Est disposaient d’institutions et de politiques leur permettant de réaliser le potentiel de croissance créé par la transition. La contribution démographique est conditionnelle. Elle suppose que la main-d’œuvre supplémentaire trouve à s’employer, que l’épargne libérée par la baisse de la charge d’enfants soit effectivement investie, et que l’école ait produit des travailleurs qualifiés en amont. Là où ces conditions ont manqué, la même structure d’âge n’a produit aucun dividende. Elle a produit du chômage.

La différence entre les deux trajectoires ne tient donc pas à la démographie, qui était comparable, mais à ce que les États ont fait de la fenêtre pendant qu’elle était ouverte.

C’est exactement le point où l’Afrique centrale se situe, avec une difficulté supplémentaire sur laquelle il faut être clair. Dans aucun des neuf pays le ratio de dépendance ne descend, d’ici 2030, sous le seuil conventionnel de soixante inactifs par âge pour cent personnes en âge de travailler qui marque l’ouverture de la fenêtre. Le mieux placé, le Gabon, s’arrête à 63,6. La moyenne régionale atteint 86,8. La fenêtre n’est pas en train de se refermer sur l’Afrique centrale : elle ne s’est pas encore ouverte.

Croître par le bas ou par le milieu de la pyramide

Reste que « l’Afrique centrale » recouvre ici des situations peu comparables, et que la manière dont chaque pays croît importe autant que la vitesse à laquelle il croît. Parler de la région au singulier expose au même travers que parler des Africains au singulier, travers dont j’ai montré ailleurs qu’il commence par un mensonge arithmétique.

En 2030, les moins de quinze ans représenteront 47,0 % de la population centrafricaine, 45,2 % de la population tchadienne et 44,9 % de la population congolaise, contre 34,4 % au Gabon et 35,5 % à Sao Tomé-et-Principe. Douze virgule six points d’écart entre les deux extrêmes. Traduit en budget, cela signifie que la République centrafricaine doit consacrer à l’école et à la santé infantile une part de ses ressources sans commune mesure avec celle du Gabon, à niveau de service égal. Et la République centrafricaine est précisément le pays qui dispose des ressources les plus faibles.

La conséquence est opérationnelle. Un pays qui croît par le bas de la pyramide a un problème d’écoles : les personnes qu’il ajoute ne rejoindront le marché du travail que dans dix ou quinze ans, et la dépense d’aujourd’hui est un investissement à rendement différé. Un pays qui croît par le milieu a un problème d’emplois : les personnes qu’il ajoute cherchent du travail cette année. Ce ne sont ni les mêmes ministères, ni les mêmes lignes budgétaires, ni les mêmes échéances électorales. Confondre les deux, comme le fait toute politique régionale calibrée sur une moyenne, revient à financer une école pour un chômeur de vingt-cinq ans.

Ce qui reste à décider

Tout ce qui n’est pas le nombre.

Le taux d’emploi d’abord, dont l’écart de vingt-huit points entre le Gabon et la République centrafricaine suffit à montrer qu’il n’a rien d’une donnée naturelle. La productivité du travail ensuite, qui détermine si un emploi supplémentaire produit un revenu de subsistance ou un revenu de classe moyenne. La qualification, qui se joue quinze ans avant l’entrée sur le marché du travail, c’est-à-dire, pour la cohorte de 2040, maintenant. La protection sociale enfin, dont l’absence transforme chaque choc individuel en trappe à pauvreté durable.

Il faut résister à la conclusion optimiste qui vient naturellement à cet endroit du raisonnement. L’histoire économique du dernier demi-siècle ne montre pas que les fenêtres démographiques se traduisent en dividendes. Elle montre qu’elles s’y traduisent dans une minorité de cas, et en chômage de masse dans la majorité. On y ajoutera que le financement, contrairement à ce que suppose le débat courant, n’est pas la variable la plus contraignante : trente ans d’argent du développement ont produit des résultats sans rapport avec les montants engagés, parce que la capacité d’absorption a manqué plus souvent que les fonds.

L’Afrique centrale n’a pas encore ouvert sa fenêtre. Elle dispose donc encore du temps de préparer ce qui la rendrait exploitable. C’est une position plus favorable qu’il n’y paraît, à la condition que ce temps serve.

Vingt-huit millions de personnes, donc, entre 2024 et 2030. La plus jeune d’entre elles est née en 2015. Elle entre cette année au cours moyen.


Note méthodologique

Source des données. Nations unies, Département des affaires économiques et sociales, Division de la population, World Population Prospects, révision 2024, fichiers sources de population par âge détaillé et par sexe. Les valeurs jusqu’en 2023 sont des estimations, celles de 2024 à 2030 des projections en variante moyenne : elles sont conditionnelles aux hypothèses de fécondité, de mortalité et de migration retenues par la Division de la population, et ne doivent pas être lues comme des observations.

Périmètre. Sous-région « Afrique centrale » au sens de la classification M49 des Nations unies, soit neuf pays : Angola, Cameroun, Congo, Gabon, Guinée équatoriale, République centrafricaine, République démocratique du Congo, Sao Tomé-et-Principe, Tchad. Six d’entre eux sont membres de la CEMAC, laquelle ne couvre que 30,2 % de la population de l’ensemble ainsi défini.

Taux d’emploi. Estimations modélisées du Bureau international du travail pour 2024, reprises dans les indicateurs du développement dans le monde de la Banque mondiale (indicateur SL.EMP.TOTL.SP.ZS), rapportées à la population de quinze ans et plus. Sao Tomé-et-Principe est exclu du calcul d’emplois, faute de valeur disponible.

Calculs. Accroissement net de la population en âge de travailler, contributions par pays, cohortes entrantes et ratios de dépendance sont de l’auteur. Le code de traitement et les jeux de données de chaque graphique sont disponibles sur demande.

Références. David E. Bloom et Jeffrey G. Williamson, « Demographic Transitions and Economic Miracles in Emerging Asia », The World Bank Economic Review, vol. 12, n° 3, 1998, p. 419-455. Nathan Keyfitz, « On the Momentum of Population Growth », Demography, vol. 8, n° 1, 1971.

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