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Politique Économique

Cameroun : l'or et la mémoire courte d'un État rentier

Entre 2021 et 2025, 44 tonnes d'or ont quitté le Cameroun hors des circuits officiels. Le pays répète avec l'or l'opacité qui a coûté la moitié de sa rente pétrolière.

Tientcheu Nouake 14 min de lecture Mis à jour le Comptage en cours
Diagramme en barres sur fond bleu nuit : deux barres basses puis trois barres hautes, la troisième en or.

Zéro. C’est la quantité d’or que le Cameroun a déclarée à l’exportation en 2025, l’année même où 8,4 tonnes d’or en provenance du pays ont été réceptionnées à Dubaï, selon les compilations de la Société nationale des mines (Sonamines).

Sur cinq ans, le ministère des Mines a chiffré l’écart à 44,3 tonnes, d’une valeur de 1 941,19 milliards de FCFA, pour 577,51 milliards de pertes fiscales. Le chiffre a fait scandale. Il n’a rien d’une surprise. Le Cameroun a déjà vécu cette histoire, avec le pétrole, et l’a payée de la moitié de sa rente. La géologie de son or, l’histoire de ses régions minières et l’économie politique de son État rendaient la répétition probable. Rien ne la rendait obligatoire.

Ce que disent exactement les chiffres

Le tableau du ministère des Mines, de l’Industrie et du Développement technologique (Minmidt) confronte deux séries. D’un côté, les importations d’or attribuées au Cameroun par ses partenaires commerciaux, essentiellement les Émirats arabes unis : 46,2 tonnes cumulées entre 2021 et 2025. De l’autre, ce que l’administration camerounaise a vu passer : 147 kilogrammes à l’exportation selon la douane, et 1,89 tonne soumise à l’impôt synthétique selon la douane et la Sonamines réunies. L’écart de 44,3 tonnes se calcule contre ces 1,89 tonne, pas contre les seuls 147 kilogrammes.

La pente compte davantage que le total. En 2021, la douane enregistrait 73 kilogrammes d’or exportés, quand les pays partenaires déclaraient 5,6 tonnes importées. En 2022, 47,9 kilogrammes. En 2023, 22,3. En 2025, rien. Pendant ce temps, les pertes fiscales estimées par le Minmidt passaient de 52,81 milliards de FCFA en 2021 à 161,79 milliards en 2023, puis se maintenaient autour de 155 milliards par an. Une administration dont les déclarations tendent vers zéro pendant que le trafic triple n’a pas perdu le contrôle par accident. Elle a cessé de regarder.

Deux sources indépendantes se recoupent. Pour la seule année 2023, l’Initiative pour la transparence dans les industries extractives (ITIE) estimait la perte à environ 300 millions de dollars, soit 165 milliards de FCFA ; le Minmidt arrive à 161,79 milliards. Deux méthodes, un même ordre de grandeur. Le doute ne porte plus sur l’existence de la fuite.

Il porte sur sa mesure. Les 577,51 milliards supposent que chaque gramme parti à Dubaï aurait acquitté la fiscalité pleine : rapportés aux 1 941,19 milliards de valeur estimée par le ministère, ils représentent un taux implicite de près de 30 %. C’est un plafond, pas une recette perdue au sens strict. Un or formalisé demain ne rapporterait pas ce taux : l’expérience ghanéenne l’a montré, le retour de l’or dans les circuits légaux passe par une baisse de la taxe.

Une administration qui savait

L’ITIE a publié son rapport sur l’année 2023 le 30 décembre 2025. Les écarts des années 2021 et 2022 figuraient déjà dans les rapports précédents. Le directeur général de la Sonamines, Serge Hervé Boyogueno, a présenté le total de 44 tonnes le 25 mai 2026. Personne, au sommet de l’appareil, ne découvre donc le problème en 2026.

Le plus révélateur se trouve dans un détail du rapport 2023. La Sonamines, créée en 2020 précisément pour centraliser l’achat et la vente de l’or, a réceptionné 269 kilogrammes d’or dont la trace dans les comptes publics reste introuvable. L’institution chargée de colmater la fuite présente elle-même un défaut de traçabilité. Et les saisies restent symboliques : sur environ 5 tonnes sorties par des canaux informels en 2021, l’État en a intercepté 159 kilogrammes, soit à peine 3 %.

Le ministre des Mines par intérim, Fuh Calistus Gentry, a choisi une ligne étroite. En juillet 2026, devant la presse, il a affirmé que son ministère n’avait constaté aucune disparition d’or appartenant à l’État. La formule est juridiquement exacte : l’or parti à Dubaï n’avait jamais appartenu au Trésor. C’est bien le problème.

Une frontière extractive ancienne

L’or camerounais se concentre dans l’Est et l’Adamaoua, où l’exploitation artisanale et semi-mécanisée fait vivre une large part de la population. Ces régions ont l’habitude de produire de la valeur captée ailleurs. Au XIXe siècle, les lamidats peuls de l’Adamaoua, rattachés à l’émirat de Yola et au califat de Sokoto, prélevaient tribut sur les populations soumises. La colonisation allemande puis le mandat français y ont superposé le travail forcé et l’économie d’exportation. Pendant la Seconde Guerre mondiale, l’activité minière a pesé jusqu’à 20 % du PIB du territoire avant de retomber sous 1 % après l’indépendance, selon une étude publiée par le Natural Resource Governance Institute : un secteur conçu pour l’effort de guerre de la métropole, puis abandonné.

La continuité a ses limites. Les acheteurs de Dubaï ne sont pas des administrateurs coloniaux, et les opérateurs semi-mécanisés, camerounais comme étrangers, répondent à des prix mondiaux, pas à un ordre impérial. Ce qui se répète, c’est une structure : une périphérie qui produit, des intermédiaires qui captent, un État central qui ne trace pas.

1977 : la première rente évaporée

Le Cameroun produit du pétrole depuis 1977. Dès le départ, une partie des recettes a été gérée hors budget, sur des comptes dont le Parlement ne connaissait pas le solde. Les économistes Bernard Gauthier et Albert Zeufack ont reconstitué cette rente pour l’Oxford Centre for the Analysis of Resource Rich Economies : sur environ 19,8 milliards de dollars de recettes pétrolières revenant à l’État entre 1977 et 2006, seuls 46 % auraient été transférés au budget, les 54 % restants n’étant pas correctement comptabilisés. Avec une autre série de production, celle de l’épargne nette ajustée de la Banque mondiale, l’écart retombe à environ 5,9 milliards de dollars.

Entre 6 et 11 milliards de dollars, donc, selon la méthode retenue dans les travaux de Gauthier et Zeufack. L’étude ne dit pas qui en a profité. Elle établit que l’argent n’est pas passé par le budget, ce qui est déjà accablant pour un État qui en contrôlait l’essentiel. Trente ans plus tard, l’or reproduit le même défaut, avec un acteur de plus : le marché mondial, qui achète sans demander d’où vient le métal.

Six textes, une même impuissance

Le droit minier camerounais ne commence pas en 2001. Le secteur est encadré depuis 1964, par une loi qui régissait encore le pétrole au moment de sa découverte. Sont venus ensuite le code de 2001, modifié en 2010, remplacé en 2016, puis la loi n° 2023/014 du 19 décembre 2023, qui abroge le code de 2016. Le code de 2023 a été promulgué sept ans après celui de 2016, alors que ce dernier n’était pas encore pleinement appliqué. Il autorise l’État à habiliter l’organisme public mandaté, c’est-à-dire la Sonamines, à collecter l’impôt synthétique minier.

Chaque réforme a donc renforcé l’acteur public. Aucune n’a réglé la question qui compte : à quel prix l’orpailleur de Bétaré-Oya vend-il son or, et à qui ? Tant que l’acheteur clandestin paie mieux que l’acheteur légal, la loi décrit un marché qui n’existe pas.

Ce que dit la géologie

L’or camerounais n’est pas un gisement unique. Il se trouve en grande partie dans des placers alluviaux, dispersés dans le lit et les berges des rivières de l’Est et de l’Adamaoua, la Kadéi et le Lom en tête. Une mine industrielle se contrôle à une poignée de points : l’entrée du site, l’usine, le convoi. Un placer réparti sur des centaines de kilomètres de cours d’eau se contrôle mal, quelle que soit la volonté de l’administration.

Il en découle une conséquence pratique que les codes successifs ont sous-estimée : l’or artisanal ne se formalise pas au point d’extraction, mais au point de vente et de traitement. Les mesures annoncées par le Minmidt dans son communiqué du 9 février 2026, circuits fermés de traitement obligatoires, seuils minimaux de production déclarée, interdiction du travail de nuit, visent d’abord les sites. Elles sont utiles contre la pollution. Elles ne touchent qu’indirectement l’endroit où l’or change de mains.

Pourquoi l’État rentier ne trace pas

La littérature économique appelle « malédiction des ressources » le constat, formalisé par Jeffrey Sachs et Andrew Warner dans les années 1990, que les pays riches en matières premières croissent en moyenne moins vite que les autres. Le cas camerounais relève surtout d’une thèse voisine, celle de l’État rentier, développée par Hazem Beblawi et Giacomo Luciani à la fin des années 1980 : un État qui vit d’une rente extérieure plutôt que de l’impôt de ses citoyens a peu de raisons de bâtir une administration capable de voir, mesurer et taxer. Il négocie avec les détenteurs de la rente. Les contribuables viennent après.

Le directeur général de la Sonamines a lui-même désigné le mécanisme : selon lui, la fiscalité et les lenteurs administratives poussent l’or vers l’exportation illégale. L’aveu est important, parce qu’il renverse le raisonnement habituel. Dans un pays où le contrôle est faible, chaque point de taxe supplémentaire ne rapporte rien : il déplace la transaction vers l’informel. Le Ghana en a fait l’expérience chiffrée. Sa retenue de 3 % sur l’or artisanal, instaurée en 2019, a fait plonger les exportations officielles pendant que la contrebande augmentait ; ramenée à 1,5 % puis supprimée, elle a cédé la place à un retour partiel de l’or dans les circuits légaux.

La zone monétaire ajoute une ironie. Le contrôle des changes organisé par la Banque des États de l’Afrique centrale rend les sorties de capitaux financiers relativement traçables, parce qu’elles passent par les banques. L’or, lui, n’a besoin d’aucun virement. Un bagage à main suffit, et il emporte avec lui des devises que la BEAC ne verra jamais.

Dubaï, débouché d’un circuit continental

Le Cameroun n’est qu’un maillon. Les Émirats arabes unis sont son premier débouché, mais le Rwanda et l’Ouganda déclarent aussi des importations d’or camerounais, et le ministre des Mines souligne que les frontières terrestres servent aussi aux opérateurs des pays voisins pour acheminer leur or vers les Émirats. Une partie de l’or « camerounais » de Dubaï vient donc peut-être de Centrafrique ou du Tchad, et une partie de l’or camerounais sort peut-être sous un autre pavillon. Les statistiques miroirs mesurent une route, pas toujours une origine.

Le schéma est continental. Au Ghana, l’ONG Swissaid a mesuré un écart de 229 tonnes entre exportations déclarées et importations des partenaires de 2019 à 2023, soit 11,4 milliards de dollars, une large part transitant par le Togo avant Dubaï. Un pays producteur seul, même déterminé, colmate mal une fuite dont le débouché se trouve hors de sa juridiction. La responsabilité des raffineurs et négociants émiratis est réelle. Elle ne dispense pas Yaoundé de tenir ses propres comptes.

Le Ghana, modèle utile et coûteux

En 2025, Accra a créé le Ghana Gold Board, dit GoldBod, par une loi qui lui donne l’exclusivité de l’achat, de la vente et de l’exportation de tout l’or produit hors des grandes mines. Le résultat est spectaculaire : selon l’organisme, l’or artisanal a représenté 103 tonnes d’exportations en 2025, contre 96,6 tonnes pour les mines industrielles, une première dans l’histoire du pays. GoldBod vise désormais environ 127 tonnes par an sur trois ans.

Le contre-exemple serait trop beau s’il s’arrêtait là. Trois réserves s’imposent. La première tient au prix : l’or a gagné environ 41 % en 2025, ce qui a mécaniquement grossi la valeur des exportations. La deuxième tient à la fiscalité : la hausse des volumes a coïncidé avec la suppression complète de la retenue à la source sur l’or artisanal. Accra a donc récupéré l’or en renonçant à le taxer. La troisième tient au coût : le FMI estime que le programme d’achat domestique de la Banque du Ghana, mis en œuvre via GoldBod, a perdu plus de 1,7 milliard de dollars en 2025, soit 1,5 % du PIB, en commissions, décotes et pertes de change. Le même rapport reconnaît que le dispositif a été central dans la reconstitution des réserves de change.

La leçon pour le Cameroun n’est donc pas « copier GoldBod ». Elle est plus exigeante. Un monopole d’achat ne fonctionne que s’il paie l’orpailleur au prix que lui offre le clandestin, ce qui impose de renoncer à une partie de l’impôt et d’assumer un coût budgétaire, à inscrire au budget plutôt que dans le bilan de la banque centrale. La Sonamines dispose sur le papier d’un mandat comparable depuis 2020. Il lui manque le prix, les moyens et la comptabilité irréprochable qui seuls rendraient ce mandat crédible.

Ce que la fuite coûte aux gens

Les 577,51 milliards de FCFA représentent en moyenne 115 milliards par an de recettes potentielles, sur la base fiscale la plus large. Le manque à gagner réel est plus bas, puisque ce calcul suppose une taxation pleine. Mais une partie du coût ne figure dans aucun tableau. L’ONG Forêts et développement rural (FODER) a recensé 205 décès sur les sites miniers de l’Est et de l’Adamaoua entre 2014 et 2022, le plus souvent dans l’effondrement de fosses abandonnées après le passage des excavatrices. Sur 60 orpailleurs dont les cheveux ont été analysés, 43 présentaient un taux de mercure supérieur à la limite de l’OMS, alors que le mercure est interdit dans l’orpaillage depuis 2019. L’échantillon est petit et ne vaut que pour les sites étudiés. Il dit néanmoins une chose précise : la loi interdit, le site continue.

Ces morts n’apparaissent dans aucune statistique minière. Un orpailleur enseveli dans une fosse non déclarée, sur un permis peut-être retiré depuis, ne laisse de trace que dans les registres d’une ONG et dans la mémoire d’un village. L’État qui ne voit pas son or ne voit pas non plus ceux qui meurent pour l’extraire.

Une réponse à l’épreuve du temps long

La réponse publique s’est accélérée en 2026. En février, la présidence a ordonné une commission d’enquête mixte sur le trafic d’or, chargée d’identifier les réseaux et les responsabilités. Le Minmidt a retiré des permis à partir du 20 février puis, selon la presse, annulé 74 permis le 29 juin. Ces décisions comptent. Elles ressemblent pourtant beaucoup, dans leur forme, aux mesures de 2021 dont l’ITIE constate que l’application a été faible.

Le critère de réussite est simple, et il se vérifiera dans les prochaines déclarations ITIE : l’écart entre les exportations camerounaises et les importations émiraties se réduit-il ? Si la Sonamines achète l’or au prix du marché, publie ses comptes et voit ses volumes déclarés monter vers ceux de Dubaï, l’État aura appris de son pétrole. Si les permis tombent pendant que l’écart reste de 8 tonnes par an, il aura seulement changé de communiqué.

Le Cameroun a laissé la moitié de sa rente pétrolière hors budget pendant trente ans. Le rapport ITIE sur l’année 2024, que le pays doit publier avant le 31 décembre 2026, dira s’il s’apprête à faire de même avec l’or.


Note méthodologique. Les volumes et pertes fiscales 2021-2025 proviennent du tableau du Minmidt tel que rapporté par la presse économique camerounaise ; le document original n’a pas été trouvé en ligne. L’écart de 44,3 tonnes est calculé par le ministère contre 1,89 tonne enregistrée au titre de l’impôt synthétique, et non contre les 147 kilogrammes déclarés par la douane. Les estimations de la Sonamines (44 tonnes, 1 914 milliards de FCFA, 148 kilogrammes) diffèrent légèrement de celles du ministère ; cet article retient les chiffres du ministère. Le taux implicite de 30 % est le rapport entre les pertes fiscales (577,51 milliards) et la valeur de l’or (1 941,19 milliards). Les statistiques miroirs reposent sur les déclarations des pays importateurs et ne garantissent pas l’origine minière du métal. Version revue le 2 octobre 2026 : correction de la date du premier code minier (1964 et non 2001), de la description de l’étude d’Oxford sur la rente pétrolière, et ajout des coûts du modèle ghanéen.

Mots-clésSociété

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