<?xml version="1.0" encoding="utf-8"?><feed xmlns="http://www.w3.org/2005/Atom" xml:lang="fr"><generator uri="https://jekyllrb.com/" version="3.10.0">Jekyll</generator><link href="https://tientcheunouake.com/feed.xml" rel="self" type="application/atom+xml" /><link href="https://tientcheunouake.com/" rel="alternate" type="text/html" hreflang="fr" /><updated>2026-08-06T12:41:02+01:00</updated><id>https://tientcheunouake.com/feed.xml</id><title type="html">Tientcheu Nouake</title><subtitle>Analyses : économie, finance, géopolitique et philosophie, avec un regard porté sur l&apos;Afrique centrale.</subtitle><author><name>Tientcheu Nouake</name><email>tnrc.2030@gmail.com</email></author><entry><title type="html">Emploi en Afrique centrale : la génération de 2030 est déjà née</title><link href="https://tientcheunouake.com/articles/emploi-afrique-centrale-generation-2030-deja-nee/" rel="alternate" type="text/html" title="Emploi en Afrique centrale : la génération de 2030 est déjà née" /><published>2026-08-06T00:30:00+01:00</published><updated>2026-08-06T00:30:00+01:00</updated><id>https://tientcheunouake.com/articles/emploi-afrique-centrale-generation-2030-deja-nee</id><content type="html" xml:base="https://tientcheunouake.com/articles/emploi-afrique-centrale-generation-2030-deja-nee/"><![CDATA[<p>Vingt-huit millions trois cent soixante-cinq mille personnes entreront en âge de travailler en Afrique centrale entre 2024 et 2030.</p>

<p>Aucune ne reste à naître.</p>

<p>C’est la première chose à comprendre, et elle disqualifie une bonne part de ce qui se dit sur la démographie de cette région. Toute personne qui aura entre quinze et soixante-quatre ans en 2030 est née en 2015 ou avant. Elle a aujourd’hui onze ans au minimum. Elle est vivante, comptée, scolarisée ou non, et le nombre qu’elle forme avec ses semblables est arrêté. Les politiques annoncées cette année ne peuvent plus rien y changer. Elles ne peuvent changer que ce que cette génération trouvera en arrivant.</p>

<h2 id="de-combien-de-personnes-parle-t-on">De combien de personnes parle-t-on</h2>

<p>La population en âge de travailler des neuf pays d’Afrique centrale passe de 109,4 millions en 2023 à 137,8 millions en 2030, selon les projections en variante moyenne des <a href="https://population.un.org/wpp/">World Population Prospects</a> des Nations unies. Soit 4,05 millions de personnes de plus chaque année, en net, une fois retranchées celles qui franchissent le seuil des soixante-cinq ans.</p>

<p>La répartition de ce total contredit une intuition tenace.</p>

<div class="flourish-embed flourish-chart" data-src="visualisation/29892430"><script src="https://public.flourish.studio/resources/embed.js"></script><noscript><img src="https://public.flourish.studio/visualisation/29892430/thumbnail" width="100%" alt="Accroissement net annuel de la population de 15 à 64 ans, neuf pays d'Afrique centrale, 2017-2030" /></noscript></div>

<p>Le Tchad affiche le rythme de croissance démographique le plus rapide de la région, 3,40 % par an en moyenne entre 2016 et 2030. Il devance la République démocratique du Congo, à 3,23 %, et l’Angola, à 3,14 %. Mais rapporté au nombre de personnes réellement ajoutées, le classement se renverse : la République démocratique du Congo concentre 14,6 millions des vingt-huit millions, soit 51,6 % de l’accroissement régional, quand le Tchad n’en apporte que 2,6 millions. Un pourcentage élevé appliqué à une base étroite produit peu de gens. Un pourcentage plus modeste appliqué à une base immense en produit beaucoup.</p>

<p>La distinction n’a rien d’une coquetterie statistique. Un ministre du Plan qui dimensionne un dispositif de formation professionnelle a besoin d’un nombre de places, pas d’un taux de croissance. Et le nombre de places à ouvrir chaque année en République démocratique du Congo, pays qui rassemble 51,9 % de la population régionale en 2030, n’a aucun rapport avec celui du Gabon, dont la population active ne progresse que de 18,7 % sur toute la période, contre 30,4 % pour la République centrafricaine.</p>

<p>Deux anomalies méritent d’être nommées plutôt que lissées.</p>

<p>La série centrafricaine recule de 1,3 % en 2022, puis rebondit de 3,5 % en 2023. Ce n’est pas une erreur de série : c’est un solde migratoire fortement négatif, cohérent avec les mouvements de réfugiés documentés vers le Tchad, le Cameroun et la République démocratique du Congo, suivi de retours partiels. Une population qui baisse en Afrique centrale sur cette période est toujours un événement politique. La corriger reviendrait à l’effacer.</p>

<p>La seconde anomalie est plus lourde. L’accroissement annuel de la région passe de 5,97 millions de personnes en 2022 à 6,86 millions en 2023, un saut de 886 000 en une seule année. Le Tchad en explique 478 000 à lui seul, sa croissance passant de 3,44 % à 5,88 %, et la République centrafricaine 243 000 de plus par son rebond. Le Tchad n’a pas connu de flambée de natalité en 2023 : il a reçu les réfugiés du Darfour. Depuis le déclenchement de la guerre au Soudan en avril 2023, <a href="https://www.unhcr.org/fr/actualites/points-de-presse/le-hcr-met-en-garde-face-une-crise-qui-saggrave-avec-un-triplement">plus de 844 000 Soudanais ont franchi la frontière tchadienne</a> selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, auxquels s’ajoutent plusieurs centaines de milliers de Tchadiens rentrés au pays. Le pic visible sur les graphiques de cet article porte un nom, et ce nom est une guerre.</p>

<h2 id="pourquoi-ce-nombre-ne-dépend-plus-daucune-décision">Pourquoi ce nombre ne dépend plus d’aucune décision</h2>

<p>Le raisonnement est d’une simplicité qui déconcerte, et c’est sans doute pourquoi il est si rarement tenu jusqu’au bout.</p>

<p>Une personne qui aura quinze ans en 2030 est née en 2015. Une politique de santé reproductive engagée aujourd’hui agirait sur des naissances survenant à partir de 2027. Ces enfants atteindraient l’âge de travailler en 2042. La totalité de la main-d’œuvre potentielle de l’Afrique centrale jusqu’au début des années 2040 est donc déjà constituée. Elle est là. Elle attend.</p>

<div class="flourish-embed flourish-chart" data-src="visualisation/29893038"><script src="https://public.flourish.studio/resources/embed.js"></script><noscript><img src="https://public.flourish.studio/visualisation/29893038/thumbnail" width="100%" alt="Population de 15 à 64 ans et population de moins de 15 ans en 2024, neuf pays d'Afrique centrale" /></noscript></div>

<p>Les démographes appellent cela le momentum démographique. Nathan Keyfitz en a donné la formalisation au début des années 1970 : une population dont la structure d’âge est très jeune continue de croître pendant plusieurs décennies même si la fécondité tombe brutalement au niveau de simple remplacement, parce que le nombre de femmes en âge de procréer, lui, continue d’augmenter mécaniquement. La croissance est portée par la forme de la pyramide, pas par le comportement des couples. Elle est inertielle au sens strict.</p>

<p>Les chiffres de la région donnent à cette inertie une matérialité brutale. En 2024, l’Afrique centrale comptait 113,2 millions de personnes en âge de travailler et 96,7 millions d’enfants de moins de quinze ans. Ces 96,7 millions d’enfants ne disparaîtront pas. Les plus âgés d’entre eux auront rejoint la population active dès 2030, les autres suivront jusqu’aux années 2040. Aucun scénario démographique plausible ne modifie ce stock.</p>

<p>Une réserve s’impose ici, et elle est de taille. Le raisonnement du momentum vaut pour la fécondité, pas pour la migration. Le nombre d’actifs de 2030 est fermé aux naissances, il reste ouvert aux frontières. Le Tchad vient d’en administrer la démonstration : en une année, un conflit voisin a ajouté à sa population l’équivalent de plusieurs cohortes annuelles de naissances. La migration est le seul canal par lequel le volume peut encore bouger, et il ne se pilote pas depuis un ministère du Plan. Il se subit.</p>

<p>Ce que cela signifie pour le débat public reste inconfortable. La formule « l’Afrique centrale doit maîtriser sa démographie » n’est pas fausse. Elle est hors sujet quand on parle des quinze prochaines années. Elle porte sur un horizon qui commence en 2045. Pour la période qui vient, la seule variable réellement ouverte au décideur n’est pas le nombre de personnes, c’est ce qu’elles feront de leurs journées.</p>

<h2 id="trois-façons-de-mesurer-lordre-de-grandeur">Trois façons de mesurer l’ordre de grandeur</h2>

<p>Un chiffre de cette taille ne veut rien dire tant qu’on ne l’a pas confronté à quelque chose.</p>

<p>Première mesure, interne à la démographie. Le flux annuel de jeunes atteignant l’âge de quinze ans, la cohorte entrante, s’approche en divisant par dix la tranche des quinze-vingt-quatre ans. Il s’établissait à 3,23 millions de personnes par an à l’échelle régionale en 2016. Il atteint 4,19 millions en 2024. Il montera à 5,12 millions en 2030. En quatorze ans, le nombre de jeunes frappant chaque année à la porte du marché du travail aura augmenté de 58 %. L’approximation suppose une répartition uniforme des âges dans la tranche, hypothèse qui sous-estime légèrement les cohortes récentes dans une population en croissance. Le vrai chiffre est un peu supérieur.</p>

<p>Deuxième mesure, celle du temps disponible. Les 111,7 millions d’enfants de moins de quinze ans que comptera l’Afrique centrale en 2030 constituent la main-d’œuvre des années 2035 à 2045. Leur nombre est déjà acquis pour l’essentiel. Ce que ces enfants sauront faire, en revanche, se décide maintenant, dans des salles de classe dont la construction relève de budgets votés cette année. C’est le seul endroit du raisonnement où une décision publique de 2026 produit encore un effet mesurable avant 2045.</p>

<p>Troisième mesure, la plus dérangeante. Sur la même période, la population totale de la région passe de 168,3 à 257,3 millions d’habitants. Quatre-vingt-neuf millions de personnes en plus, une progression de 52,8 % en quatorze ans. Les progrès matériels réels que l’on observe par ailleurs, en électrification comme en santé, se heurtent à ce dénominateur qui gonfle plus vite que le numérateur, mécanisme que j’ai détaillé ailleurs à propos des <a href="/articles/services-de-base-democratie-et-efficacite-publique-ce-qui-change-vraiment-la/">services de base et de l’efficacité publique</a>. Le taux stagne quand le nombre absolu progresse. Ce n’est pas un échec de la politique publique. C’est de l’arithmétique.</p>

<h2 id="combien-demplois-précisément">Combien d’emplois, précisément</h2>

<p>Le passage du démographique à l’économique demande une multiplication et une hypothèse.</p>

<p>La multiplication consiste à appliquer à l’accroissement annuel de la population en âge de travailler le taux d’emploi de chaque pays, tel que l’estiment les modèles du Bureau international du travail repris par la Banque mondiale (<a href="https://data.worldbank.org/indicator/SL.EMP.TOTL.SP.ZS">indicateur SL.EMP.TOTL.SP.ZS</a>, série <a href="https://ilostat.ilo.org/">ILOSTAT</a>). L’hypothèse consiste à supposer ce taux constant. C’est délibérément l’hypothèse la moins ambitieuse possible : elle ne suppose aucune amélioration, aucun rattrapage, aucun progrès. Elle mesure ce qu’il faut faire pour que la situation ne se dégrade pas.</p>

<div class="flourish-embed flourish-chart" data-src="visualisation/29893148"><script src="https://public.flourish.studio/resources/embed.js"></script><noscript><img src="https://public.flourish.studio/visualisation/29893148/thumbnail" width="100%" alt="Accroissement cumulé de la population de 15 à 64 ans entre 2024 et 2030, par pays" /></noscript></div>

<p>Le résultat, pour les huit pays dont le taux d’emploi est disponible, s’établit à 2,5 millions d’emplois par an. Dont 1,29 million pour la seule République démocratique du Congo, 485 000 pour l’Angola, 337 000 pour le Cameroun, 220 000 pour le Tchad. Sao Tomé-et-Principe manque à l’appel, faute de valeur publiée, mais le pays pèse 0,1 % de l’accroissement régional.</p>

<p>Ces nombres doivent être maniés avec précaution, et pas seulement pour les raisons habituelles. Le taux d’emploi du Bureau international du travail rapporte les personnes exerçant une activité rémunérée à l’ensemble de la population de quinze ans et plus, ce qui recouvre imparfaitement la tranche des quinze-soixante-quatre ans utilisée ici ; l’écart reste faible dans des populations où les plus de soixante-cinq ans pèsent entre 2 et 5 %. Surtout, ce taux mesure l’emploi au sens large, informel compris. Il ne dit rien du revenu, de la stabilité ni de la protection sociale attachés à ces emplois. Créer 2,5 millions d’emplois par an au niveau de qualité actuel n’est pas un objectif enthousiasmant. C’est le plancher sous lequel la situation empire.</p>

<p>Un chiffre, dans cet ensemble, arrête le regard. Le Gabon affiche un taux d’emploi de 41,0 %, contre 68,8 % en République centrafricaine et 64,4 % en Angola. L’économie la plus riche de la région par habitant est celle qui met au travail la plus faible proportion de sa population. Le paradoxe n’est pas démographique, il est structurel : il tient à la nature d’une économie de rente où la valeur ajoutée se concentre dans un secteur à très faible intensité de main-d’œuvre, configuration dont j’ai décrit le mécanisme à propos de <a href="/articles/cameroun-lor-et-la-memoire-courte-dun-etat-rentier/">l’or camerounais et de la mémoire courte des États rentiers</a>. Le Gabon n’a pas un problème de volume à absorber : il ajoutera 278 000 actifs d’ici 2030, le septième rang de la région. Il a un problème de capacité d’absorption, ce qui n’est pas du tout la même maladie.</p>

<h2 id="ce-que-lasie-de-lest-a-fait-dune-configuration-comparable">Ce que l’Asie de l’Est a fait d’une configuration comparable</h2>

<p>La comparaison est devenue un lieu commun, raison suffisante pour l’examiner au lieu de la répéter.</p>

<p>David Bloom et Jeffrey Williamson ont établi, dans un article publié en 1998 par la <em>World Bank Economic Review</em> (<a href="https://doi.org/10.1093/wber/12.3.419">doi:10.1093/wber/12.3.419</a>, version libre sur le <a href="https://www.nber.org/papers/w6268">NBER</a>), que la transition démographique expliquait une part substantielle du décollage est-asiatique entre 1965 et 1990. Le mécanisme est direct : quand la proportion de personnes en âge de travailler augmente plus vite que la population totale, le produit par habitant progresse même à productivité constante, parce qu’il y a proportionnellement plus de producteurs et moins de personnes à charge.</p>

<p>La démonstration comporte une seconde moitié, systématiquement amputée dans les reprises. Les auteurs écrivent explicitement que cet effet n’était pas inévitable : il s’est produit parce que les pays d’Asie de l’Est disposaient d’institutions et de politiques leur permettant de réaliser le potentiel de croissance créé par la transition. La contribution démographique est conditionnelle. Elle suppose que la main-d’œuvre supplémentaire trouve à s’employer, que l’épargne libérée par la baisse de la charge d’enfants soit effectivement investie, et que l’école ait produit des travailleurs qualifiés en amont. Là où ces conditions ont manqué, la même structure d’âge n’a produit aucun dividende. Elle a produit du chômage.</p>

<p>La différence entre les deux trajectoires ne tient donc pas à la démographie, qui était comparable, mais à ce que les États ont fait de la fenêtre pendant qu’elle était ouverte.</p>

<p>C’est exactement le point où l’Afrique centrale se situe, avec une difficulté supplémentaire sur laquelle il faut être clair. Dans aucun des neuf pays le ratio de dépendance ne descend, d’ici 2030, sous le seuil conventionnel de soixante inactifs par âge pour cent personnes en âge de travailler qui marque l’ouverture de la fenêtre. Le mieux placé, le Gabon, s’arrête à 63,6. La moyenne régionale atteint 86,8. La fenêtre n’est pas en train de se refermer sur l’Afrique centrale : elle ne s’est pas encore ouverte.</p>

<h2 id="croître-par-le-bas-ou-par-le-milieu-de-la-pyramide">Croître par le bas ou par le milieu de la pyramide</h2>

<p>Reste que « l’Afrique centrale » recouvre ici des situations peu comparables, et que la manière dont chaque pays croît importe autant que la vitesse à laquelle il croît. Parler de la région au singulier expose au même travers que parler des Africains au singulier, <a href="/articles/les-africains-quand-une-phrase-commence-par-un-mensonge/">travers dont j’ai montré ailleurs qu’il commence par un mensonge arithmétique</a>.</p>

<div class="flourish-embed flourish-chart" data-src="visualisation/29893371"><script src="https://public.flourish.studio/resources/embed.js"></script><noscript><img src="https://public.flourish.studio/visualisation/29893371/thumbnail" width="100%" alt="Contribution de chaque classe d'âge à l'accroissement annuel de la population, Afrique centrale, 2017-2030" /></noscript></div>

<p>En 2030, les moins de quinze ans représenteront 47,0 % de la population centrafricaine, 45,2 % de la population tchadienne et 44,9 % de la population congolaise, contre 34,4 % au Gabon et 35,5 % à Sao Tomé-et-Principe. Douze virgule six points d’écart entre les deux extrêmes. Traduit en budget, cela signifie que la République centrafricaine doit consacrer à l’école et à la santé infantile une part de ses ressources sans commune mesure avec celle du Gabon, à niveau de service égal. Et la République centrafricaine est précisément le pays qui dispose des ressources les plus faibles.</p>

<p>La conséquence est opérationnelle. Un pays qui croît par le bas de la pyramide a un problème d’écoles : les personnes qu’il ajoute ne rejoindront le marché du travail que dans dix ou quinze ans, et la dépense d’aujourd’hui est un investissement à rendement différé. Un pays qui croît par le milieu a un problème d’emplois : les personnes qu’il ajoute cherchent du travail cette année. Ce ne sont ni les mêmes ministères, ni les mêmes lignes budgétaires, ni les mêmes échéances électorales. Confondre les deux, comme le fait toute politique régionale calibrée sur une moyenne, revient à financer une école pour un chômeur de vingt-cinq ans.</p>

<h2 id="ce-qui-reste-à-décider">Ce qui reste à décider</h2>

<p>Tout ce qui n’est pas le nombre.</p>

<p>Le taux d’emploi d’abord, dont l’écart de vingt-huit points entre le Gabon et la République centrafricaine suffit à montrer qu’il n’a rien d’une donnée naturelle. La productivité du travail ensuite, qui détermine si un emploi supplémentaire produit un revenu de subsistance ou un revenu de classe moyenne. La qualification, qui se joue quinze ans avant l’entrée sur le marché du travail, c’est-à-dire, pour la cohorte de 2040, maintenant. La protection sociale enfin, dont l’absence transforme chaque choc individuel en trappe à pauvreté durable.</p>

<p>Il faut résister à la conclusion optimiste qui vient naturellement à cet endroit du raisonnement. L’histoire économique du dernier demi-siècle ne montre pas que les fenêtres démographiques se traduisent en dividendes. Elle montre qu’elles s’y traduisent dans une minorité de cas, et en chômage de masse dans la majorité. On y ajoutera que le financement, contrairement à ce que suppose le débat courant, n’est pas la variable la plus contraignante : <a href="/articles/financement-developpement-afrique-bilan-30-ans-aide-dette-investissement/">trente ans d’argent du développement</a> ont produit des résultats sans rapport avec les montants engagés, parce que la capacité d’absorption a manqué plus souvent que les fonds.</p>

<p>L’Afrique centrale n’a pas encore ouvert sa fenêtre. Elle dispose donc encore du temps de préparer ce qui la rendrait exploitable. C’est une position plus favorable qu’il n’y paraît, à la condition que ce temps serve.</p>

<p>Vingt-huit millions de personnes, donc, entre 2024 et 2030. La plus jeune d’entre elles est née en 2015. Elle entre cette année au cours moyen.</p>

<hr />

<h2 id="note-méthodologique">Note méthodologique</h2>

<p><strong>Source des données.</strong> Nations unies, Département des affaires économiques et sociales, Division de la population, <em>World Population Prospects</em>, révision 2024, fichiers sources de population par âge détaillé et par sexe. Les valeurs jusqu’en 2023 sont des estimations, celles de 2024 à 2030 des projections en variante moyenne : elles sont conditionnelles aux hypothèses de fécondité, de mortalité et de migration retenues par la Division de la population, et ne doivent pas être lues comme des observations.</p>

<p><strong>Périmètre.</strong> Sous-région « Afrique centrale » au sens de la classification M49 des Nations unies, soit neuf pays : Angola, Cameroun, Congo, Gabon, Guinée équatoriale, République centrafricaine, République démocratique du Congo, Sao Tomé-et-Principe, Tchad. Six d’entre eux sont membres de la CEMAC, laquelle ne couvre que 30,2 % de la population de l’ensemble ainsi défini.</p>

<p><strong>Taux d’emploi.</strong> Estimations modélisées du Bureau international du travail pour 2024, reprises dans les indicateurs du développement dans le monde de la Banque mondiale (indicateur SL.EMP.TOTL.SP.ZS), rapportées à la population de quinze ans et plus. Sao Tomé-et-Principe est exclu du calcul d’emplois, faute de valeur disponible.</p>

<p><strong>Calculs.</strong> Accroissement net de la population en âge de travailler, contributions par pays, cohortes entrantes et ratios de dépendance sont de l’auteur. Le code de traitement et les jeux de données de chaque graphique sont disponibles sur demande.</p>

<p><strong>Références.</strong> David E. Bloom et Jeffrey G. Williamson, « Demographic Transitions and Economic Miracles in Emerging Asia », <em>The World Bank Economic Review</em>, vol. 12, n° 3, 1998, p. 419-455. Nathan Keyfitz, « On the Momentum of Population Growth », <em>Demography</em>, vol. 8, n° 1, 1971.</p>]]></content><author><name>Tientcheu Nouake</name></author><category term="mesurer-le-developpement" /><summary type="html"><![CDATA[D'ici 2030, l'Afrique centrale comptera 28 millions d'actifs de plus, tous déjà nés. Ce que cela impose aux politiques d'emploi de la région.]]></summary></entry><entry><title type="html">Un deuil sans dépouille : la catastrophe écologique est une perte ambiguë</title><link href="https://tientcheunouake.com/articles/un-deuil-sans-depouille/" rel="alternate" type="text/html" title="Un deuil sans dépouille : la catastrophe écologique est une perte ambiguë" /><published>2026-08-03T09:00:00+01:00</published><updated>2026-08-03T09:00:00+01:00</updated><id>https://tientcheunouake.com/articles/un-deuil-sans-depouille</id><content type="html" xml:base="https://tientcheunouake.com/articles/un-deuil-sans-depouille/"><![CDATA[<p>Le 21 août 1986, vers vingt et une heures, dans les hautes terres du Nord-Ouest camerounais, un lac de cratère a tué presque tout ce qui respirait autour de lui. Le lac Nyos a relâché d’un seul coup une masse considérable de dioxyde de carbone, estimée entre cent mille et trois cent mille tonnes. Le gaz, une fois et demie plus dense que l’air, est retombé et a coulé le long des vallées à la vitesse d’un véhicule lancé sur une piste. Il n’y a eu ni flamme, ni secousse, ni cri. Au matin, on a compté mille sept cent quarante-six morts dans les villages de Nyos, Kam, Cha et Subum, et près de trois mille têtes de bétail. Les corps étaient intacts. Les cases étaient debout. Les journalistes arrivés sur place ont décrit un paysage d’après-bombe où rien n’aurait été cassé.</p>

<p>Quarante ans plus tard, nous savons encore la date. Nous connaissons l’heure approximative, le nom des quatre villages, le chiffre des morts à l’unité près. Cette précision n’est pas un hasard d’archive : elle est la signature d’une catastrophe qui possédait, par un concours de circonstances atroce, tout ce qu’il faut pour être pleurée.</p>

<p>Considérons maintenant l’ensemble de ce que nous sommes en train de perdre : les mangroves, les fleuves, les saisons, les espèces, les régimes de pluie. Pas une seule de ces pertes n’a cette forme. Pas une.</p>

<p>C’est de là qu’il faut partir, et non de nos états d’âme. Une thèse s’impose alors, qui déplace le débat sur la fatigue écologique : ce dont nous souffrons n’est pas un excès d’émotion, c’est un défaut d’appareillage. Nous ne sommes pas trop émus, nous sommes désarmés. Et le nom clinique de ce désarmement existe déjà, mais il a été forgé ailleurs, pour d’autres douleurs.</p>

<h2 id="ce-que-le-lac-nyos-possédait">Ce que le lac Nyos possédait</h2>

<p>Toutes les cultures humaines, sans exception connue, se sont équipées pour la perte. Elles ont mis au point un dispositif d’une précision remarquable : un corps, une heure de la mort, un lieu, une assemblée, des gestes prescrits que l’on n’a pas à inventer soi-même le jour où l’on est le moins capable d’inventer quoi que ce soit.</p>

<p>Robert Hertz, élève de Durkheim mort à la guerre en 1915, a montré dès 1907 dans son étude sur les doubles funérailles indonésiennes que le deuil collectif obéit à une temporalité réglée : il y a un premier enterrement, une période intermédiaire pendant laquelle le mort n’est ni tout à fait parti ni tout à fait présent, et une seconde cérémonie qui clôt officiellement l’affaire. Ce n’est qu’à ce second rite que le mort rejoint les ancêtres et que les vivants sont autorisés à reprendre leur vie. La société ne se contente pas d’accompagner la douleur : elle la borne, elle lui assigne un terme, elle décide du jour où il redevient licite de rire.</p>

<p>Nyos avait cet équipement au complet. Des fosses creusées dans l’urgence, des survivants pour reconnaître leurs morts, un lieu que l’on montre du doigt, des villages entiers déplacés pendant des années, et une date qui revient chaque 21 août. Le deuil y fut effroyable, et il fut possible.</p>

<p>La mangrove du Wouri n’a rien de tout cela. Personne ne peut dire quel jour le bras d’estuaire de Youpwé a perdu son dernier front de palétuviers. Il n’y a pas eu d’heure. Personne ne s’est réuni. Rien n’a été enterré, puisque rien n’a été retrouvé. La disparition s’est faite par soustraction lente, quelques mètres par saison, chacun prélevant sa part de bois de fumage sans jamais commettre le geste décisif, de sorte qu’il n’existe même pas de coupable à qui en vouloir, ce qui est encore une manière d’être privé de rite.</p>

<h2 id="une-perte-sans-corps">Une perte sans corps</h2>

<p>Il existe, en thérapie familiale, un concept forgé pour exactement ce type de situation.</p>

<p>Dans les années 1970, la chercheuse américaine Pauline Boss travaille avec des familles de soldats portés disparus au Vietnam. Elle observe chez elles un état qui ne correspond à aucune catégorie du deuil ordinaire : les proches ne peuvent ni espérer sincèrement, ni renoncer. Il n’y a pas de corps, donc pas de certitude ; pas de certitude, donc pas de cérémonie ; pas de cérémonie, donc pas de permission sociale de passer à autre chose. Boss appelle cela une <em>perte ambiguë</em>, et décrit l’état qui en résulte par une expression d’une justesse redoutable : un chagrin gelé. Ni chaud ni froid. Ni vivant ni mort. Un affect immobilisé faute de rituel qui puisse le faire circuler.</p>

<p>Elle étendra ensuite le concept aux familles de malades d’Alzheimer, où le corps est présent et la personne absente, puis aux proches des victimes du 11 septembre dont on n’a jamais retrouvé les restes.</p>

<p>La proposition tient en une phrase : <strong>toutes nos pertes écologiques sont des pertes ambiguës au sens de Boss.</strong> Le fleuve est encore là mais ce n’est plus un fleuve. Les saisons portent encore leur nom mais ne recouvrent plus rien. L’espèce n’est pas morte un mardi à seize heures, elle est déclarée éteinte quinze ans plus tard par une commission, au terme d’une procédure administrative que personne ne commémore. Présence et absence se brouillent exactement comme au chevet d’un malade dont on ne sait plus s’il est encore là.</p>

<p>Et si ce sont des pertes ambiguës, alors la fatigue qu’elles produisent cesse d’être un mystère moral. Ce n’est pas de l’égoïsme, ce n’est pas de la lâcheté, ce n’est même pas de l’indifférence : c’est ce que Boss observait déjà chez les épouses de disparus, un affect qui s’éteint parce qu’aucune structure ne lui permet de s’achever. Ce que nous appelons fatigue écologique est un chagrin gelé à l’échelle d’une civilisation.</p>

<h2 id="le-mot-qui-ne-décrit-rien">Le mot qui ne décrit rien</h2>

<p>On a posé sur ce malaise un mot d’allure médicale, éco-anxiété, et le mot a fait fortune. Il est commode : il transforme une situation historique en trouble privé, réparable en cabinet, à raison d’une séance tous les quinze jours. Il est surtout inexact. L’anxiété est un état tendu, vigilant, tourné vers ce qui vient. Ce que l’on observe autour de soi est plat. Éteint. Le titre passe (« le mois le plus chaud jamais enregistré »), on le lit, on ne ressent rien, le pouce continue. Et une seconde plus tard survient la seule chose que l’on éprouve réellement : non pas la peur de l’effondrement, mais la gêne de s’en être détourné si vite. Le symptôme n’est pas l’angoisse. C’est l’indifférence, et la honte d’être indifférent.</p>

<p>Le philosophe australien Glenn Albrecht a proposé en 2007 un terme plus fin, la <em>solastalgie</em> : la détresse causée par la transformation de son environnement familier alors même qu’on n’a pas quitté les lieux. Ce n’est pas la nostalgie de l’exilé, c’est le mal du pays éprouvé chez soi. Le mot est excellent. Mais il nomme l’affect sans nommer le mécanisme : il dit ce que l’on ressent, non pourquoi ce ressenti n’aboutit jamais. La perte ambiguë, elle, dit le pourquoi.</p>

<p>Il faut ajouter que ce vocabulaire est situé géographiquement, et on le dit trop peu. Il a été forgé et diffusé là où la catastrophe n’arrive que sous forme d’information. À Makepe Missoké, à Bépanda, quand l’eau monte dans la cour en août et qu’on empile des parpaings sous le lit, personne ne parle d’éco-anxiété. Il existe un autre mot pour cela : la saison des pluies. Le même mot qu’il y a trente ans, pour une chose qui ne lui ressemble plus. D’un côté un vocabulaire trop riche pour une expérience qu’on n’a pas ; de l’autre une expérience trop vaste pour un vocabulaire qui n’a pas bougé.</p>

<p>Retenons-le d’emblée, on y reviendra : la fatigue n’est pas répartie uniformément, et une seule de ses formes a reçu un nom.</p>

<h2 id="le-plafond-de-nos-émotions">Le plafond de nos émotions</h2>

<p>Günther Anders avait décrit le mécanisme dès 1956, en regardant la bombe. Notre puissance de fabrication, écrivait-il en substance, a dépassé de très loin notre puissance de nous représenter ce que nous fabriquons ; nous produisons désormais des effets que nous sommes physiquement incapables de ressentir. Il appelait cela le décalage prométhéen. Il existe un plafond à notre appareil affectif, et ce plafond est bas.</p>

<p>Il est bas parce qu’il a été taillé pour autre chose : un visage, un champ, une saison, une trentaine de personnes que l’on connaît par leur nom. Au-delà d’une certaine magnitude, plus rien ne s’inscrit. Ce n’est pas une faiblesse morale, c’est un seuil de perception, comme l’ultraviolet. Un demi-degré planétaire ne produit aucune sensation. Une courbe non plus. Six cent mille hectares brûlés, c’est une phrase que l’on comprend parfaitement et qui n’atteint aucun organe. Ce que nous appelons nature humaine n’est peut-être qu’une <a href="/articles/la-nature-humaine-nexiste-pas-il-ny-a-quune-fenetre-metastable-entre-deux/">fenêtre métastable entre deux horloges désynchronisées</a>, l’une biologique et lente, l’autre culturelle et devenue folle. Le plafond affectif appartient à la première ; tout ce qui nous arrive désormais est produit par la seconde.</p>

<p>De là le malentendu fondateur de toute la communication climatique : elle traite un problème d’affect comme s’il s’agissait d’un problème d’ignorance. Or nous ne sommes pas ignorants, et l’historien Jean-Baptiste Fressoz a montré que nous ne l’avons pratiquement jamais été : dès le XVIIIe siècle, les effets destructeurs de l’industrialisation étaient documentés, discutés, contestés par les riverains et les médecins ; la modernité ne s’est pas faite dans l’inconscience, elle s’est faite malgré la conscience, en produisant les dispositifs juridiques et administratifs qui permettaient de passer outre. Jean-Pierre Dupuy formule la même chose au présent : nous savons, et nous ne croyons pas ce que nous savons. Le savoir et la croyance se sont séparés, et aucune quantité supplémentaire de savoir ne recolle deux choses qui ne tiennent plus ensemble.</p>

<p>Chaque record annoncé, chaque rapport présenté comme le dernier avertissement avant l’irréparable produit donc l’effet exactement inverse de celui qu’il vise : non pas l’alerte, mais l’accoutumance. C’est la mécanique la plus banale de la vie nerveuse : ce qui se répète cesse d’être perçu. Nous avons bâti une économie de l’alarme, et une alarme qui sonne sans discontinuer est, très exactement, un silence.</p>

<h2 id="le-lac-qui-na-pas-disparu">Le lac qui n’a pas disparu</h2>

<p>Prenons alors l’image écologique la plus diffusée de ces cinquante dernières années dans cette partie du monde : l’assèchement du lac Tchad. Environ vingt-cinq mille kilomètres carrés en 1963, moins de mille cinq cents en 2000. Quatre-vingt-dix pour cent envolés. Tout le monde a vu les quatre vignettes satellites alignées, cette flaque qui se rétracte comme une plaie qui se referme sur elle-même.</p>

<p>Or depuis les années 2000, la tendance s’est inversée. En 2013, la superficie inondée du lac dépassait les quatorze mille kilomètres carrés, dans une configuration comparable à celle qu’avait relevée la première cartographie de 1908. Une partie des chercheurs qui travaillent sur le bassin, ceux de l’<em>Atlas du lac Tchad</em> notamment, considèrent aujourd’hui que la disparition pure et simple du lac n’est pas le scénario le plus probable, et que le discours de l’assèchement terminal doit être relativisé.</p>

<p>Cela n’a rien changé à l’image. Les quatre vignettes continuent de circuler. Presque personne n’a mis l’histoire à jour.</p>

<p>Entendons-nous : il ne s’agit pas de suggérer que le drame a été inventé. Les sécheresses de 1973 et de 1984 ont eu lieu, la cuvette nord s’est asséchée en 1975, les pêcheries se sont effondrées, les couloirs de transhumance se sont brouillés, des centaines de milliers de gens ont dû partir et beaucoup ne sont jamais revenus. Tout cela est réel et fut payé par des vivants. Ce qui est faux n’est pas la catastrophe : c’est la fixité du tableau.</p>

<p>Et voici le point précis où l’argument se boucle. Nous n’entretenions pas une relation avec un lac. Nous entretenions une relation avec un emblème. Un lac varie (marécage en 1908, mer intérieure en 1963, flaque en 2000, de nouveau vaste en 2013) parce que c’est ce que fait une nappe de sept mètres de profondeur posée sur le Sahel. Un emblème, lui, ne varie pas ; c’est même son unique avantage. Mais on ne peut pas pleurer un emblème. On peut seulement le brandir, puis se lasser de le brandir. Une perte ambiguë que l’on transforme en icône devient une perte doublement impossible à traverser : non seulement elle n’a pas de corps, mais on lui a fabriqué un masque mortuaire qui interdit de vérifier si elle est morte.</p>

<h2 id="la-ligne-de-base-recule">La ligne de base recule</h2>

<p>Il y a pire, et c’est ce qui rend cette fatigue si difficile à nommer : nous ne savons même plus ce que nous avons perdu.</p>

<p>En 1995, le biologiste Daniel Pauly publie dans <em>Trends in Ecology and Evolution</em> un texte d’une seule page, écrit à la demande d’un rédacteur en chef qui cherchait à combler un trou de mise en page, et qui deviendra l’un des articles les plus cités de sa discipline. Il y décrit le <em>shifting baseline syndrome</em> : chaque génération de chercheurs prend pour référence l’état de l’océan qu’elle a trouvé en début de carrière, et mesure l’effondrement à partir de là. La ligne de base glisse en silence, à chaque relève. On ne compare jamais à l’abondance ; on compare à la pénurie précédente, que l’on appelle la normale. C’est la version écologique de ce qui vaut pour les régimes cognitifs successifs : <a href="/articles/la-nature-humaine-nexiste-pas-il-ny-a-quune-fenetre-metastable-entre-deux/">un plateau que ses habitants prennent pour l’ordre naturel des choses</a>, faute d’avoir connu le précédent.</p>

<p>Nous faisons tous cela, sans être biologistes. Sous le treizième arrondissement de Paris coule encore la Bièvre, seconde rivière de la ville, celle des tanneurs et des teinturiers, enterrée par tronçons jusqu’en 1912 parce qu’elle était devenue un égout à ciel ouvert. Des centaines de milliers de gens vivent au-dessus. Personne ne la pleure, et il n’y a rien à leur reprocher : on ne peut pas regretter ce qu’on n’a jamais vu. En amont, dans le Val-de-Marne, quelques portions ont été rouvertes à l’air libre ces dernières années, et l’on découvre alors, en s’y promenant, l’exacte mesure de ce qu’on ignorait avoir perdu.</p>

<p>À Yaoundé, la même opération s’est faite sans loi ni cérémonie : les marigots comblés, les bas-fonds remblayés puis bâtis, le Mfoundi transformé en couloir d’eaux grises que l’on longe sans le regarder. Demandez à un habitant de trente ans où passait le ruisseau de son quartier. Il l’ignore, et cette ignorance n’est pas de la négligence : c’est un héritage.</p>

<p>Les conducteurs d’une génération précédente parlaient du pare-brise qu’il fallait nettoyer à chaque halte sur la route de Bafoussam, tant les phares ramassaient d’insectes dans la nuit. Qui n’a jamais vu ce pare-brise n’a pas perdu les insectes : il a reçu, au sujet des insectes, un renseignement. La différence est immense et elle décide de tout. On peut pleurer un souvenir. On ne pleure pas un renseignement.</p>

<p>C’est ici que les deux concepts s’emboîtent, et l’emboîtement mérite d’être nommé. Le syndrome de Pauly efface l’objet du deuil ; la perte ambiguë de Boss en supprime le rituel. La première nous ôte le mort, la seconde nous ôte les funérailles. Il ne reste, entre les deux, qu’un affect sans destination, et un affect sans destination finit toujours par s’éteindre.</p>

<h2 id="qui-a-le-droit-dêtre-pleuré">Qui a le droit d’être pleuré</h2>

<p>Judith Butler a introduit, à propos des guerres contemporaines, une notion transposable presque sans retouche : la <em>grievability</em>, le caractère pleurable d’une vie. Toute société distribue inégalement le droit d’être pleuré. Certaines morts donnent lieu à des noms lus à voix haute, des drapeaux, des minutes de silence ; d’autres restent des chiffres dans une dépêche. Cette distribution n’est jamais neutre : elle dit qui compte comme membre de la communauté.</p>

<p>Or notre grammaire funéraire est doublement inadaptée à ce qui disparaît aujourd’hui. Elle exige un individu, et l’on nous demande de pleurer une population. Elle exige un humain, et l’on nous demande de pleurer un estuaire. Nous n’avons pas de rite pour un sujet collectif, non humain, diffus, lentement soustrait. Or l’absence de rite se traduit immédiatement, dans les faits, par l’absence de statut. Ce qui ne peut pas être pleuré finit par ne plus compter du tout.</p>

<p>Cela vaut aussi entre humains, et il faut le dire nettement : les vies emportées par les crues de Douala, par la sécheresse du Sahel, par les glissements de terrain qui suivent les pluies trop denses ne bénéficient pas du même appareillage commémoratif que d’autres morts, à d’autres latitudes. Le droit d’être pleuré suit, ici comme ailleurs, les lignes de la géopolitique. On ne réparera pas cela avec des cérémonies. Mais on n’y changera rien non plus tant qu’on n’aura pas remarqué qu’il manque une cérémonie.</p>

<h2 id="le-mensonge-du-geste">Le mensonge du geste</h2>

<p>Objectons-nous quelque chose, car il reste des gestes, et ils sont innombrables : trier, rincer, réparer, refuser l’avion, la gourde en inox, le vélo sous la pluie de novembre.</p>

<p>La critique de ces gestes est connue et arithmétiquement imparable. Le pot de yaourt lavé ne pèse rien. La responsabilité individuelle est un déplacement de charge conçu par ceux qui produisent le problème à l’échelle industrielle. Tout cela est vrai, documenté, et rien n’y est à redire.</p>

<p>Sauf ceci : la critique est juste en comptabilité et aveugle en anthropologie.</p>

<p>Car ce que l’on fait en rinçant ce pot n’est pas une opération carbone. C’est un rite. Un geste du corps, minuscule, un peu coûteux, régulièrement répété, qui maintient une personne en relation avec un ordre plus grand qu’elle. Toutes les traditions religieuses du monde le savent : les ablutions ne lavent rien. Elles situent.</p>

<p>Notre erreur n’est pas d’accomplir le rite. Elle est de le justifier dans la langue de l’efficacité. Un rite qui se présente comme une technique perdra toujours contre la technique : il suffit d’un tableau de chiffres et d’un ami mieux informé, et tout s’effondre d’un coup, le geste et celui qui le faisait. De là vient le cynisme si particulier des désabusés de l’écologie, cette amertume de sacristie. Ils n’ont pas perdu une conviction. On leur avait vendu une liturgie pour de l’ingénierie, et ils ont fini par lire la facture.</p>

<p>Mais il faut pousser le raisonnement jusqu’au point où il se retourne. À Youpwé, le poisson se fume au bois de palétuvier, et il doit fumer, parce que c’est la recette du jour et le repas du lendemain. Là, personne ne débat de la valeur symbolique du geste : la question du geste ne se pose pas, seule se pose celle du prix du bois. Ceux qui éprouvent le moins de fatigue écologique sont souvent ceux à qui le désastre laisse le moins de choix.</p>

<p>Ce n’est évidemment pas une condition enviable, et il n’y a là aucune leçon de vertu à tirer. C’est un diagnostic. La fatigue suppose un intervalle entre ce que l’on sait et ce que l’on peut. Là où l’intervalle se referme, on ne se fatigue plus : on s’arrange. La lassitude est la maladie propre de ceux à qui la catastrophe parvient sous forme de nouvelle, et non sous forme d’eau dans la chambre, ce qui devrait suffire à nous rendre prudents avant d’ériger notre épuisement en position morale.</p>

<h2 id="rendre-la-perte-datable">Rendre la perte datable</h2>

<p>Ce qui manque n’est donc pas l’espoir. L’espoir a été distribué en quantités industrielles, sous forme de solutions, de transitions et de bonnes nouvelles obligatoires, et cette injonction à l’optimisme fait elle-même partie de la fatigue. Ce qui manque, c’est l’appareillage du deuil. Il est à reconstruire, et il se reconstruit petit.</p>

<p>Par des dates, d’abord. Non pas des moyennes globales, mais la dernière année où l’étang a gelé assez pour qu’on marche dessus. Le dernier printemps où les martinets sont revenus sous ce toit-là, dans cette rue-là. L’année où le bras d’estuaire a été coupé. Une perte qui porte une date peut se raconter, et ce qui se raconte peut se traverser. C’est très exactement ce que prescrit Boss à ses familles : quand le corps manque, fabriquer un événement (une réunion, une plaque, un objet, une heure convenue) pour donner à l’ambiguïté une prise sur laquelle le rite puisse s’accrocher.</p>

<p>Par des lieux, ensuite. On ne pleure pas « la biodiversité ». On pleure un ruisseau, une haie, un talus, quelque chose que l’on montre du doigt et dont l’absence creuse un trou visible depuis une fenêtre précise.</p>

<p>Par des assemblées, parce qu’un chagrin partagé est portable quand un chagrin solitaire est ridicule, et que rien n’épuise autant que d’avoir l’air ridicule.</p>

<p>Et par une permission. On serait tenté d’exiger « une fin », et Boss oblige à corriger : elle a consacré un article entier à ce qu’elle appelle le mythe de la clôture, l’idée fausse et cruelle qu’un deuil se termine proprement, qu’on tourne une page, qu’on solde un compte. Ce n’est pas vrai pour les disparus, ce ne le sera pas davantage pour les fleuves. Ce qu’il faut viser n’est donc pas la clôture mais l’alternance autorisée : le droit reconnu, explicite, de ne pas y penser le dimanche. Un deuil qui interdit d’être heureux est un deuil où personne n’entre, et une écologie qui exige la vigilance permanente est une écologie qui se vide de ses fidèles.</p>

<p>Il y a un mémorial à Nyos parce qu’il y a eu des corps. Notre tâche est désormais d’inventer des mémoriaux pour des pertes qui ne fourniront jamais de corps. Non pas au sens figuré : au sens littéral. Des plaques, des noms, des dates inscrites quelque part, des jours où l’on se rassemble et des jours où l’on rentre chez soi.</p>

<h2 id="la-dernière-torsion">La dernière torsion</h2>

<p>Il reste une objection sérieuse, et mieux vaut la porter ici que la laisser à d’autres. Ritualiser la perte, n’est-ce pas la folkloriser ? Ne risque-t-on pas de fabriquer une commémoration confortable qui tienne lieu d’action, une esthétique du désastre qui permette de contempler ce qu’on a renoncé à empêcher ? Le reproche est fondé : l’histoire des monuments aux morts est aussi celle des guerres qu’ils n’ont jamais empêchées.</p>

<p>L’argument tient pourtant, pour une raison précise. La mélancolie démobilise ; c’est même sa fonction clinique. Elle immobilise l’endeuillé dans une fidélité stérile à ce qui ne reviendra pas et le rend inapte à autre chose qu’à sa propre plainte. Un deuil qui circule libère les mains. On ne se bat pas depuis l’épuisement, on se bat depuis un rythme. Les rites ne remplacent ni la norme, ni l’impôt, ni la planification, qui se jouent ailleurs et à une échelle qui n’est pas celle du pot de yaourt ; ils font seulement en sorte qu’il reste, dans dix ans, des vivants capables de s’en occuper.</p>

<p>Il faudrait, ici comme ailleurs, abandonner une <a href="/articles/la-nature-humaine-nexiste-pas-il-ny-a-quune-fenetre-metastable-entre-deux/">ontologie de l’essence au profit d’une ontologie du régime</a> : cesser de demander ce qu’est l’humain pour demander à quelle vitesse un système vivant peut absorber le changement sans se désintégrer. Le deuil relève de la même grammaire. La question n’est pas l’intensité du chagrin, elle est le rythme auquel un corps social peut le métaboliser.</p>

<p>Nous avons exigé des gens l’état d’urgence permanent. Rien de vivant ne tient un état d’urgence : ni un corps, ni un couple, ni une société. Ce qu’il faut leur rendre n’est pas une intensité, c’est une cadence. Un calendrier plutôt qu’une alarme.</p>

<p>Ce n’est pas d’espoir que nous manquons. C’est de dates.</p>

<h2 id="bibliographie-commentée">Bibliographie commentée</h2>

<h2 id="la-catastrophe-qui-avait-une-date">La catastrophe qui avait une date</h2>

<p><strong>« Catastrophe du lac Nyos »</strong>, notice encyclopédique. Récit de l’éruption limnique du 21 août 1986, du mécanisme physique de la libération du dioxyde de carbone et du bilan humain (1 746 morts dans les villages de Nyos, Kam, Cha et Subum). Sert de cas-témoin à l’article : une perte écologique dotée d’une heure, d’un lieu et de dépouilles. Notice : <a href="https://fr.wikipedia.org/wiki/Catastrophe_du_lac_Nyos">https://fr.wikipedia.org/wiki/Catastrophe_du_lac_Nyos</a></p>

<p><strong>Robert Hertz, « Contribution à une étude sur la représentation collective de la mort »</strong>, <em>Année sociologique</em>, 1907. Étude fondatrice de l’anthropologie du deuil : les doubles funérailles indonésiennes montrent que la société ne se contente pas d’accompagner la douleur, elle lui assigne un terme rituel. C’est la pièce que nos pertes écologiques n’ont pas. Texte disponible sur le fonds « Les Classiques des sciences sociales » (classiques.uqac.ca), dans le recueil <em>Sociologie religieuse et folklore</em>, PUF.</p>

<h2 id="le-deuil-sans-corps">Le deuil sans corps</h2>

<p><strong>Pauline Boss, <em>Ambiguous Loss: Learning to Live with Unresolved Grief</em></strong> (Harvard University Press, 1999). La source théorique centrale de l’article. Boss forge dans les années 1970, auprès des familles de soldats disparus au Vietnam, le concept de perte ambiguë : une perte sans confirmation, donc sans rituel, donc sans issue, qui produit ce qu’elle nomme un chagrin gelé. Elle est également l’auteure, avec Donna Carnes, de « The Myth of Closure » (<em>Family Process</em>, 2012), qui réfute l’idée d’un deuil qui se solderait proprement. Page éditeur : <a href="https://www.hup.harvard.edu/books/9780674003811">https://www.hup.harvard.edu/books/9780674003811</a> Texte intégral (archive) : <a href="https://archive.org/details/ambiguouslosslea00boss">https://archive.org/details/ambiguouslosslea00boss</a></p>

<p><strong>Sigmund Freud, « Deuil et mélancolie »</strong> (1917), repris dans <em>Métapsychologie</em>, Gallimard, coll. « Folio essais ». La distinction classique entre le deuil, travail qui s’achève, et la mélancolie, travail sans terme qui finit par dévorer celui qui s’y livre. L’article soutient que la structure même de la perte écologique nous condamne à la seconde.</p>

<p><strong>Judith Butler, <em>Precarious Life: The Powers of Mourning and Violence</em></strong> (Verso, 2004 ; trad. fr. <em>Vie précaire</em>, Amsterdam, 2005). Source de la notion de <em>grievability</em> : toute société distribue inégalement le droit d’être pleuré, et cette distribution dit qui compte comme membre de la communauté. Transposée ici aux vivants non humains et aux morts des périphéries climatiques. Fiche auteur : <a href="https://fr.wikipedia.org/wiki/Judith_Butler">https://fr.wikipedia.org/wiki/Judith_Butler</a></p>

<h2 id="nommer-laffect-écologique">Nommer l’affect écologique</h2>

<p><strong>Glenn Albrecht et al., « Solastalgia: the distress caused by environmental change »</strong>, <em>Australasian Psychiatry</em>, 15 (sup. 1), 2007, p. S95-S98. L’article qui introduit la solastalgie : la détresse provoquée par la transformation de son environnement familier alors qu’on est encore chez soi, par opposition à la nostalgie de l’exilé. L’article retient le terme tout en soutenant qu’il nomme l’affect sans expliquer son enlisement. DOI : <a href="https://doi.org/10.1080/10398560701701288">https://doi.org/10.1080/10398560701701288</a></p>

<h2 id="le-plafond-de-la-perception-et-le-savoir-sans-croyance">Le plafond de la perception et le savoir sans croyance</h2>

<p><strong>Günther Anders, <em>L’Obsolescence de l’homme</em></strong> (1956 ; trad. fr. Éditions de l’Encyclopédie des Nuisances / Ivrea, 2002). Source du décalage prométhéen : notre capacité de produire des effets a dépassé notre capacité de nous les représenter et de les ressentir. Le fondement conceptuel de la section sur le plafond des émotions. Fiche auteur : <a href="https://fr.wikipedia.org/wiki/G%C3%BCnther_Anders">https://fr.wikipedia.org/wiki/G%C3%BCnther_Anders</a></p>

<p><strong>Jean-Pierre Dupuy, <em>Pour un catastrophisme éclairé. Quand l’impossible est certain</em></strong> (Seuil, 2002). Formule le paradoxe central de notre rapport au désastre : nous savons, et nous ne croyons pas ce que nous savons. Fiche auteur : <a href="https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean-Pierre_Dupuy">https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean-Pierre_Dupuy</a></p>

<p><strong>Jean-Baptiste Fressoz, <em>L’Apocalypse joyeuse. Une histoire du risque technologique</em></strong> (Seuil, 2012). Démonte le récit d’une modernité inconsciente qui se serait « réveillée » tardivement : les dégâts industriels étaient connus et contestés dès le XVIIIe siècle. Utilisé pour établir que l’ignorance n’a jamais été le problème. Fiche auteur : <a href="https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean-Baptiste_Fressoz">https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean-Baptiste_Fressoz</a></p>

<h2 id="lamnésie-environnementale">L’amnésie environnementale</h2>

<p><strong>Daniel Pauly, « Anecdotes and the shifting baseline syndrome of fisheries »</strong>, <em>Trends in Ecology and Evolution</em>, 10(10), 1995, p. 430. Un texte d’une page, écrit pour combler un trou de maquette, devenu l’un des plus cités de l’écologie marine : chaque génération prend pour normale la pénurie qu’elle a trouvée en arrivant. DOI : <a href="https://doi.org/10.1016/S0169-5347(00)89171-5">https://doi.org/10.1016/S0169-5347(00)89171-5</a></p>

<h2 id="le-lac-tchad-la-catastrophe-et-son-emblème">Le lac Tchad : la catastrophe et son emblème</h2>

<p><strong>Géraud Magrin, Jacques Lemoalle et Roland Pourtier (dir.), <em>Atlas du lac Tchad</em></strong> (Passages / IRD, 2015). Travail collectif de référence sur le bassin, qui documente à la fois l’ampleur des transformations et la remontée des eaux observée depuis les années 2000, et invite à relativiser le récit de la disparition inéluctable.</p>

<p><strong>PNUE, « L’histoire d’un lac qui disparaît »</strong> Présentation grand public du récit dominant : d’environ 26 000 km² en 1963 à moins de 1 500 km² au tournant des années 2000. Utile pour mesurer l’écart entre l’emblème et les données les plus récentes. Article : <a href="https://www.unep.org/fr/actualites-et-recits/recit/lhistoire-dun-lac-qui-disparait">https://www.unep.org/fr/actualites-et-recits/recit/lhistoire-dun-lac-qui-disparait</a></p>

<p><strong>« La gestion du lac Tchad entre les pays riverains »</strong>, article de revue, 2023. Synthèse des données de superficie, sécheresses de 1973 et 1984, assèchement de la cuvette nord, puis remontée à environ 14 800 km² de surface inondée en 2013. Article : <a href="https://www.tandfonline.com/doi/full/10.1080/27678490.2023.2183152">https://www.tandfonline.com/doi/full/10.1080/27678490.2023.2183152</a></p>

<p><strong>« Lac Tchad »</strong>, notice encyclopédique. Chronologie des fluctuations du lac depuis le XVIIIe siècle, utile pour comprendre qu’un plan d’eau de sept mètres de profondeur est par nature un objet variable. Notice : <a href="https://fr.wikipedia.org/wiki/Lac_Tchad">https://fr.wikipedia.org/wiki/Lac_Tchad</a></p>]]></content><author><name>Tientcheu Nouake</name></author><category term="essai" /><summary type="html"><![CDATA[La fatigue écologique n’est pas un excès d’émotion mais un défaut d’appareillage : nous sommes sommés de porter un deuil qui n’a ni corps, ni date, ni fin. Du lac Nyos aux palétuviers du Wouri, enquête sur ce qui manque à notre chagrin.]]></summary></entry><entry><title type="html">Cameroun : l’or et la mémoire courte d’un État rentier</title><link href="https://tientcheunouake.com/articles/cameroun-lor-et-la-memoire-courte-dun-etat-rentier/" rel="alternate" type="text/html" title="Cameroun : l’or et la mémoire courte d’un État rentier" /><published>2026-07-18T14:20:00+01:00</published><updated>2026-07-18T14:20:00+01:00</updated><id>https://tientcheunouake.com/articles/cameroun-lor-et-la-memoire-courte-dun-etat-rentier</id><content type="html" xml:base="https://tientcheunouake.com/articles/cameroun-lor-et-la-memoire-courte-dun-etat-rentier/"><![CDATA[<p>Quarante-quatre tonnes d’or se sont volatilisées en cinq ans. Le chiffre choque, mais il n’étonne pas ceux qui connaissent l’histoire longue de ce territoire, sa géologie, et la manière dont trois générations d’États s’y sont succédé sans jamais résoudre la même équation.</p>

<h2 id="un-chiffre-ne-suffit-jamais-à-raconter-une-faillite">Un chiffre ne suffit jamais à raconter une faillite</h2>

<p>Les données publiées par le ministère des Mines, de l’Industrie et du Développement technologique sont sans ambiguïté. Entre 2021 et 2025, les douanes camerounaises n’ont enregistré que 147 kg d’or exportés légalement, tandis que les flux réels observés vers l’étranger, essentiellement Dubaï, s’élèvent à 46,2 tonnes. L’écart, 44,321635 tonnes, représente une valeur estimée à 1 941,19 milliards de FCFA, environ 3,4 milliards de dollars, pour une perte fiscale directe de 577,51 milliards de FCFA.</p>

<p>Mais un écart statistique, seul, ne dit rien de ses causes. Il faut regarder sa pente : en 2021, le pays déclarait encore 73 kg d’or pour un flux réel de 5,6 tonnes. En 2025, la déclaration officielle tombe à zéro, alors que le flux réel reste de 8,4 tonnes. Une administration qui déclare de moins en moins, année après année, pendant que le trafic ne faiblit pas, n’est pas une administration qui échoue par accident. C’est un système qui a cessé, méthodiquement, d’essayer de voir ce qui sort de son sous-sol.</p>

<p>Dès 2023, l’Initiative pour la transparence dans les industries extractives avait signalé l’écart : le Cameroun ne déclarait que 22,3 kg d’or cette année-là, quand les seules statistiques d’importation des Émirats arabes unis faisaient état de 15,2 tonnes en provenance du pays. Le ministre des Mines par intérim, Fuh Calistus Gentry, a fini par admettre publiquement que 80 à 90 % de l’or produit au Cameroun échappe au système officiel de collecte. Un tel aveu, venant du sommet de l’appareil censé contrôler la ressource, change la nature du problème : ce n’est pas une fuite qu’on découvre, c’est une fuite que l’on connaît, que l’on chiffre soi-même, et que l’on n’a ni les moyens ni, apparemment, la volonté politique de colmater.</p>

<h2 id="une-frontière-extractive-vieille-de-deux-siècles">Une frontière extractive vieille de deux siècles</h2>

<p>Pour comprendre pourquoi cette fuite se concentre précisément dans l’Est et l’Adamaoua, il faut résister à l’explication facile qui n’y verrait qu’un problème de contrôle douanier récent. Ces deux régions ne sont pas devenues des zones de captation par hasard administratif ; elles le sont depuis longtemps, sous des formes différentes. Bien avant l’arrivée des Allemands, le plateau de l’Adamaoua a été organisé, au XIXe siècle, autour de lamidats peuls issus du djihad de Sokoto, des cités-États dont l’économie reposait en partie sur une fiscalité de tribut et sur une économie servile documentée par les historiens de la région. Cette organisation politique avait déjà fait de l’Adamaoua un espace tourné vers l’extraction de valeur au bénéfice de pouvoirs centraux éloignés des producteurs directs, une logique de prélèvement à distance qui n’a jamais vraiment disparu, seulement changé de vocabulaire et d’acteurs.</p>

<p>La colonisation allemande, à partir des années 1880, puis le mandat français après 1916, ont surimposé à cette structure une seconde couche de la même logique, sous la forme du travail forcé et des cultures ou extractions imposées pour l’exportation. Batouri, aujourd’hui épicentre de l’orpaillage artisanal, a été fondée vers 1890 par l’administration coloniale allemande ; son tribunal occupe encore un bâtiment de cette époque. Ce que l’or camerounais donne à voir aujourd’hui, avec ses opérateurs semi-mécanisés à 95 % étrangers qui captent la valeur pendant que la population locale supporte les fosses béantes et la pollution au mercure, n’est donc pas une rupture avec l’histoire de la région. C’est une reconduction, sous une forme actualisée, avec des acheteurs de Dubaï plutôt que des comptoirs coloniaux, d’un même schéma de longue durée : une périphérie qui produit, un centre extérieur qui capte.</p>

<h3 id="1977-le-premier-apprentissage-manqué">1977, le premier apprentissage manqué</h3>

<p>Le Cameroun n’en est pas à sa première rente évaporée, et c’est peut-être le point le plus révélateur de tout ce dossier. Le pays devient producteur de pétrole en 1977. Pendant près de trente ans, les recettes pétrolières ont été gérées hors budget, dans une opacité quasi totale, avec des fonds placés sur des comptes à Paris, Genève et New York. Une étude de l’Université d’Oxford a chiffré à plus de dix milliards de dollars les sommes détournées entre 1977 et 2006 au bénéfice de compagnies pétrolières et de responsables du régime.</p>

<p>Le pétrole s’épuise aujourd’hui : sa production a chuté de plus de 9 % en 2025 selon la Société nationale des hydrocarbures, pour la deuxième année consécutive de baisse. Le pays cherche donc, logiquement, d’autres relais de croissance, dont l’or fait partie. Que ce relais reproduise fidèlement le schéma d’évaporation de la rente pétrolière n’est pas une coïncidence malheureuse. C’est la démonstration que le problème camerounais n’a jamais été la nature du minerai, mais l’absence persistante d’une architecture institutionnelle capable de tracer une ressource entre le sol et la frontière, quelle que soit cette ressource.</p>

<h3 id="trois-codes-une-même-impuissance">Trois codes, une même impuissance</h3>

<p>Le cadre juridique lui-même raconte cette impuissance répétée. Le premier code minier post-indépendance ne date que de 2001, soit quatre décennies après 1960. Il a été modifié en 2010, remplacé en 2016 par une loi préparée avec l’appui technique et financier de la Banque mondiale, puis remplacé à nouveau en 2023. Trois codes en un peu plus de vingt ans, chacun présenté comme la réforme qui allait enfin structurer le secteur, chacun jugé insuffisant quelques années plus tard par ses propres auteurs. La loi de 2016 est d’ailleurs restée largement théorique aux yeux des juristes qui l’ont commentée, faute de décrets d’application publiés à temps ; la Société nationale des mines, créée en 2020 pour centraliser l’achat de l’or et du diamant, n’avait même pas été anticipée par ce texte.</p>

<h2 id="ce-que-dit-la-géologie-et-pourquoi-elle-piège-létat">Ce que dit la géologie, et pourquoi elle piège l’État</h2>

<p>Il faut aussi regarder sous la terre. L’or camerounais n’est pas un gisement unique et localisable, il est disséminé sur une vaste ceinture de socle précambrien liée à l’orogenèse panafricaine, en bordure du craton du Congo, où roches vertes et intrusions granitiques ont concentré, sur des millions d’années, des minéralisations aurifères aujourd’hui remobilisées par l’érosion en placers alluviaux. C’est ce qui explique la dispersion du phénomène : l’or se trouve dans les sédiments de multiples rivières, la Kadey, la Lom, le Mayo-Rey, le Boumba, le Nkam, chacune drainant sa propre portion de l’Est, de l’Adamaoua, du Nord ou du Sud. Un gisement industriel unique, comme une mine d’or sud-africaine du Witwatersrand, se contrôle à une poignée de points d’entrée. Un placer alluvial dispersé sur des centaines de kilomètres de cours d’eau, en revanche, se prête structurellement à l’exploitation artisanale diffuse, et donc à une traçabilité beaucoup plus difficile à organiser, quel que soit le sérieux de l’administration en charge.</p>

<p>Cette réalité géologique n’excuse rien, mais elle explique pourquoi le seul énoncé de règles à Yaoundé ne suffit jamais : l’économie minière artisanale du Cameroun, comme celle de la plupart des pays à géologie de roches vertes en Afrique de l’Ouest et centrale, ne peut être formalisée qu’au point de vente et de traitement chimique, pas au point d’extraction. C’est précisément là, à l’étape de la cyanuration et de la lixiviation, que le gouvernement lui-même situe l’échec de la traçabilité : des missions de terrain ont recensé 51 installations de traitement, dont 33 disposant de réservoirs capables de traiter jusqu’à 300 000 tonnes de gravier minéralisé par cycle, largement en dehors des mécanismes de déclaration.</p>

<h2 id="la-rente-sans-létat--ce-que-dit-la-théorie-économique">La rente sans l’État : ce que dit la théorie économique</h2>

<p>L’économie politique des ressources naturelles a un nom pour ce que vit le Cameroun depuis un demi-siècle : la malédiction des ressources, formalisée dans les années 1990 par les économistes Jeffrey Sachs et Andrew Warner à partir d’un constat statistique dérangeant, les pays riches en matières premières croissent en moyenne moins vite que les pays qui en sont dépourvus. Le mécanisme le plus étudié, le syndrome hollandais, décrit comment l’afflux de devises lié à l’exportation d’une ressource surévalue la monnaie et désincite l’investissement dans les autres secteurs productifs. Mais le cas camerounais illustre surtout un second mécanisme, moins connu du grand public : la thèse de l’État rentier, développée par l’économiste Hazem Beblawi, selon laquelle un État qui tire l’essentiel de ses ressources d’une rente extérieure plutôt que de l’impôt sur ses citoyens n’a structurellement pas les mêmes incitations à construire une administration fiscale robuste. Il négocie sa légitimité avec les détenteurs de la rente, pas avec les contribuables.</p>

<p>Ce cadre théorique éclaire un paradoxe que les chiffres camerounais rendent visible : une fiscalité minière jugée parmi les plus élevées de la sous-région a eu pour effet, non pas de maximiser la recette collectée, mais de pousser la quasi-totalité des transactions hors du système déclaratif. C’est l’inverse de ce que prédit une lecture naïve de la courbe de Laffer appliquée aux ressources extractives : au-delà d’un certain seuil, dans un pays où l’appareil de contrôle est déjà défaillant, chaque point de fiscalité supplémentaire ne rapporte rien, il finance simplement la migration de la transaction vers l’informel. Un État qui taxe fort ce qu’il ne voit plus ne collecte, au bout du compte, rien du tout.</p>

<blockquote>
  <p>L’impact macroéconomique de la production d’or reste faible, environ 0,3 % du PIB en 2019, mais l’encadrement légal et institutionnel demeure confus et désorganisé, sans inciter les acteurs à exercer dans la filière formelle.</p>
</blockquote>

<p>— Étude sur les filières de commercialisation de l’or et du diamant au Cameroun</p>

<p>Il faut ajouter à ce tableau une contrainte propre à la zone monétaire dans laquelle s’inscrit le Cameroun. Le franc CFA d’Afrique centrale, arrimé à l’euro et théoriquement soumis à un contrôle des changes strict organisé par la Banque des États de l’Afrique centrale, rend la fuite de capitaux financiers relativement traçable, puisqu’elle doit emprunter des canaux bancaires surveillés. L’or, en revanche, est une matière physique : il n’a pas besoin d’un virement pour franchir une frontière, un bagage à main suffit. Le paradoxe est cruel, la même architecture monétaire qui contraint la fuite de capitaux financiers rend, par contraste, la fuite de matières premières physiques presque triviale, parce qu’elle contourne entièrement les instruments de contrôle que l’État a mis des décennies à construire pour surveiller sa monnaie.</p>

<h2 id="dubaï-et-la-géographie-mondiale-de-lor-gris">Dubaï et la géographie mondiale de l’or gris</h2>

<p>Il serait trompeur de traiter ce dossier comme un problème purement camerounais. Le pays n’est que l’un des maillons les plus récemment documentés d’un circuit continental dont Dubaï constitue, depuis deux décennies, le point d’arrivée quasi obligé. Selon une enquête de Reuters largement reprise par les chercheurs spécialisés, les importations d’or des Émirats arabes unis en provenance d’Afrique sont passées de 67 tonnes en 2006 à 446 tonnes en 2016, une multiplication par près de sept en une décennie. Le souk de l’or de Dubaï est aujourd’hui la destination initiale de l’or sorti illégalement du Mali, du Soudan, du Burkina Faso, de la République démocratique du Congo, du Nigeria et du Niger, selon les analyses de l’Institute for Security Studies et du projet ENACT.</p>

<p>Le mécanisme est presque toujours identique : exemption de déclaration douanière pour l’or transporté en bagage à main à l’arrivée aux Émirats, faiblesse des vérifications sur la chaîne d’approvisionnement pratiquées par les négociants installés au Dubai Multi Commodities Centre, et vides juridiques que les autorités émiraties n’ont, jusqu’ici, pas comblés malgré les alertes répétées d’organisations internationales. Ce que révèle la comparaison régionale, c’est qu’un pays producteur seul, même déterminé, peut difficilement colmater une fuite dont le débouché final se trouve entièrement hors de sa juridiction. Le problème camerounais est donc à la fois national, dans ses failles de traçabilité internes, et mondial, dans le marché qui absorbe sans poser de questions ce que la traçabilité nationale laisse filer.</p>

<h2 id="ghana-le-contre-exemple-à-portée-de-main">Ghana, le contre-exemple à portée de main</h2>

<p>Ce qui rend la situation camerounaise d’autant plus frappante, c’est qu’un modèle correctif existe, documenté, à quelques milliers de kilomètres, dans un pays confronté exactement au même phénomène. Le Ghana, premier producteur d’or du continent, perdait environ 11,4 milliards de dollars sur la seule période 2019-2023 selon la fondation Swissaid, à cause de la contrebande de sa production artisanale, connue localement sous le nom de galamsey. En 2025, le pays a créé le Ghana Gold Board, un organisme public devenu l’unique acheteur, agrégateur et exportateur légal de tout l’or issu de l’exploitation artisanale, avec l’obligation d’acheter un minimum hebdomadaire fixé par la loi et l’obligation, pour toutes les devises étrangères issues du dispositif, d’être cédées à la banque centrale à un taux convenu.</p>

<p>Le résultat, en un an, est spectaculaire : la production artisanale déclarée a bondi à 104 tonnes en 2025, dépassant pour la première fois celle des grandes exploitations industrielles, avec un objectif de 127 tonnes annoncé pour les trois prochaines années. La différence avec le Cameroun n’est pas culturelle ni géologique, les deux pays partagent la même ceinture de roches vertes ouest-africaine et le même tissu d’orpaillage informel préexistant. Elle est institutionnelle : un point d’achat unique, obligatoire, à prix de marché mondial, capable de concurrencer l’acheteur clandestin sur son propre terrain, la rémunération, plutôt que de chercher à interdire une activité dont dépendent des centaines de milliers de foyers. La Société nationale des mines camerounaise, créée en 2020, dispose d’un mandat comparable sur le papier ; elle n’a, à ce jour, jamais eu les moyens, ni la même priorité politique, pour l’exercer à l’échelle où le Ghana l’a fait.</p>

<h2 id="ce-que-largent-aurait-pu-construire">Ce que l’argent aurait pu construire</h2>

<p>C’est là que le sujet cesse d’être une affaire de statistiques minières pour devenir un choix de société. Sur la base d’un coût moyen de construction d’environ 100 millions de FCFA par école primaire complète, observé dans plusieurs devis camerounais, les 577,51 milliards de FCFA de pertes fiscales équivalent à environ 5 775 écoles. Sur la base de coûts de construction de centres de santé intégrés communautaires, oscillant entre 35 et 42 millions de FCFA par structure, la même somme représenterait près de 14 400 centres de santé. Cette perte cumulée dépasse, à elle seule, un an et demi du budget 2026 du ministère de la Santé publique, fixé à 391,267 milliards de FCFA.</p>

<p>Si l’on retient la valeur totale de l’écart, 1 941,19 milliards de FCFA, l’ordre de grandeur devient plus vertigineux encore : près de cinq années complètes du budget santé 2026, soit environ 19 400 écoles ou 48 500 centres de santé intégrés. Ces chiffres ne sont pas un exercice rhétorique. Ils rendent visible ce que l’écart statistique dissimule habituellement : chaque tonne d’or non taxée est une salle de classe qui restera surchargée, un centre de santé qui restera sans personnel, une route qui ne sera pas goudronnée dans une région qui en a précisément le plus besoin. Et le coût humain se lit aussi ailleurs que dans les budgets manqués : entre 2014 et 2022, l’organisation Forêts et développement rural a recensé 205 décès sur les sites miniers de l’Est et de l’Adamaoua, la plupart causés par des fosses béantes abandonnées, et 71,7 % des orpailleurs testés présentaient une contamination au mercure supérieure aux seuils de l’Organisation mondiale de la santé, malgré l’interdiction officielle de ce produit depuis 2019.</p>

<h2 id="une-réponse-institutionnelle-à-lépreuve-du-temps-long">Une réponse institutionnelle, à l’épreuve du temps long</h2>

<p>Une task force réunissant la Direction générale des impôts, la Direction générale des douanes et la Société nationale des mines doit être déployée à partir du 1er août 2026 sur les sites de production, avec pour objectif une collecte des taxes directement à la source. Les autorités visent la récupération d’au moins 95 milliards de FCFA sur la seule production de 2025, un montant équivalent attendu pour le premier semestre 2026, et environ 300 milliards de FCFA de recettes supplémentaires pour l’ensemble de l’année. Sur le plan judiciaire, le président Paul Biya a instruit, le 23 février 2026, la mise en place urgente d’une commission d’enquête ; le Tribunal criminel spécial a élargi ses investigations jusqu’à Dubaï, avec déjà des auditions enregistrées et 53 permis miniers retirés.</p>

<p>Ces mesures sont nécessaires. Elles ne sont pas, à ce stade, différentes dans leur forme des deux réformes de code minier qui les ont précédées, ni du dispositif hors budget que le pays avait mis en place pour le pétrole avant de le démanteler sous la pression internationale, des décennies plus tard. Le test n’est donc pas de savoir si la task force existera, elle existera, mais si elle disposera, comme le Gold Board ghanéen, d’un monopole d’achat opposable et rémunérateur, ou si elle restera, comme la Sonamines depuis 2020, une structure au mandat théorique et aux moyens pratiques limités.</p>

<h2 id="trois-rentes-une-même-question-non-résolue">Trois rentes, une même question non résolue</h2>

<p>Le scandale de l’or camerounais ne doit pas être lu comme un fait divers financier isolé. Il constitue un troisième test, après les lamidats du XIXe siècle et la rente pétrolière du XXe, de la capacité d’un même territoire à transformer une ressource en bien public plutôt qu’en prélèvement au profit d’un centre extérieur, colonial hier, financier aujourd’hui. La géologie a fait de l’or camerounais une ressource diffuse, difficile à border par nature. L’histoire a fait de l’Est et de l’Adamaoua des régions habituées, depuis deux siècles, à produire de la valeur pour d’autres qu’elles-mêmes. L’économie politique de la rente a fait de l’État camerounais un acteur structurellement peu incité à investir dans sa propre capacité de contrôle fiscal, tant qu’une autre rente suffisait à faire fonctionner l’appareil.</p>

<p>La vraie question n’est donc plus de savoir combien l’État récupérera en 2026. Elle est de savoir s’il est capable, pour la première fois en un demi-siècle de rentes successives, de construire une institution qui survive à la fois au cycle politique qui l’a créée et à la tentation, documentée trois fois déjà dans son histoire récente, de préférer l’opacité au contrôle. Le Ghana voisin vient de démontrer, en moins de deux ans, que cette équation n’a rien d’insoluble. Reste à savoir si le Cameroun choisira d’apprendre de son propre passé, ou de continuer, une nouvelle fois, à le répéter.</p>]]></content><author><name>Tientcheu Nouake</name></author><category term="politique-economique" /><category term="Société" /><summary type="html"><![CDATA[Quarante-quatre tonnes d'or se sont volatilisées en cinq ans. Le chiffre choque, mais il n'étonne pas ceux qui connaissent l'histoire longue de ce territoire, sa géologie, et la manière dont.]]></summary><media:thumbnail xmlns:media="http://search.yahoo.com/mrss/" url="https://tientcheunouake.com/assets/images/rubriques/politique-economique.webp" /><media:content medium="image" url="https://tientcheunouake.com/assets/images/rubriques/politique-economique.webp" xmlns:media="http://search.yahoo.com/mrss/" /></entry><entry><title type="html">La nature humaine n’existe pas : il n’y a qu’une fenêtre métastable entre deux ordres</title><link href="https://tientcheunouake.com/articles/la-nature-humaine-nexiste-pas-il-ny-a-quune-fenetre-metastable-entre-deux/" rel="alternate" type="text/html" title="La nature humaine n’existe pas : il n’y a qu’une fenêtre métastable entre deux ordres" /><published>2026-07-07T19:12:13+01:00</published><updated>2026-07-07T19:12:13+01:00</updated><id>https://tientcheunouake.com/articles/la-nature-humaine-nexiste-pas-il-ny-a-quune-fenetre-metastable-entre-deux</id><content type="html" xml:base="https://tientcheunouake.com/articles/la-nature-humaine-nexiste-pas-il-ny-a-quune-fenetre-metastable-entre-deux/"><![CDATA[<p>Il y a une expérience qu’on peut faire chez soi, avec de l’eau distillée et un congélateur propre. Refroidissez l’eau lentement, sans la secouer, en évitant toute impureté qui servirait de germe de nucléation. À moins dix, moins quinze degrés, elle reste liquide. Elle a tout d’une eau normale, transparente, mobile, buvable sauf qu’elle est thermodynamiquement condamnée. Le moindre choc, la moindre poussière, et elle se fige en une fraction de seconde. Les physiciens appellent cela un état métastable : un système qui <em>ressemble</em> à un équilibre, qui se comporte comme un équilibre, mais qui n’est en réalité qu’un plateau cinétique, un sursis accordé par l’absence d’un déclencheur. Ce n’est pas un état stable au sens thermodynamique : c’est un état piégé, en attente.</p>

<p>Je crois que c’est exactement ce que nous sommes en train de prendre pour de la «nature humaine». Un plateau cinétique. Un sursis. Et l’intelligence artificielle n’est pas le grain de poussière qui vient de l’extérieur perturber un liquide par ailleurs stable, elle est la preuve rétrospective que le liquide n’avait jamais cessé d’être en sursis.</p>

<h2 id="lillusion-de-lessence">L’illusion de l’essence</h2>

<p>Depuis Aristote, la philosophie occidentale cherche l’<em>ergon</em> de l’homme, sa fonction propre, ce vers quoi il tend par nature, ce dont l’accomplissement constitue son <em>eudaimonia</em>, son épanouissement. Toute l’architecture conceptuelle du «flourishing» contemporain, des capabilities de Nussbaum et Sen jusqu’aux discours managériaux sur le bien-être au travail, hérite silencieusement de cette prémisse : il existerait une fonction stable à optimiser, une cible fixe vers laquelle pointer nos politiques, nos thérapies, nos technologies. On peut discuter de ce que cette fonction contient autonomie, relations, sens, santé mais on ne discute presque jamais du fait qu’elle <em>soit</em>, qu’elle ait une consistance suffisante dans le temps pour mériter d’être visée.</p>

<p>Or voici le problème : Homo sapiens existe depuis environ trois cent mille ans sous une forme anatomiquement quasi identique à la nôtre. Le génome humain a très peu bougé depuis. Mais ce que nous appelons «l’humain», ses désirs, ses institutions, sa cognition, ses formes d’attachement, sa relation au temps et à la mort a traversé des métamorphoses vertigineuses en une fraction infime de cette durée. L’anthropologue cognitif Merlin Donald dont j’affectionne beaucoup les travaux a proposé une cartographie de ces ruptures : une cognition épisodique partagée avec les grands singes, puis une culture <em>mimétique</em> (gestes, rituels, imitation corporelle) apparue avec Homo erectus, puis une culture <em>mythique</em> portée par le langage articulé, puis enfin une culture <em>théorique</em>, externalisée, rendue possible par l’écriture et les supports symboliques extérieurs au cerveau : tablettes, livres, bibliothèques, aujourd’hui serveurs. Chacune de ces transitions n’a quasiment rien changé au génome. Chacune a en revanche reconfiguré de fond en comble ce que signifiait <em>être</em> humain, penser, désirer, se souvenir.</p>

<p>Ce que Donald décrit sans le nommer ainsi, c’est une succession de fenêtres métastables. Chaque plateau a duré assez longtemps pour que les hommes qui y vivaient le prennent pour l’ordre naturel des choses, assez longtemps pour engendrer des philosophies entières convaincues d’avoir touché l’essence humaine, alors qu’elles décrivaient un instantané.</p>

<h2 id="deux-horloges-un-seul-organisme">Deux horloges, un seul organisme</h2>

<p>La biologie évolutive distingue depuis les années 1970 la sélection génétique et la sélection culturelle, mais c’est avec Robert Boyd et Peter Richerson sur la coévolution gènes-culture que cette distinction a acquis toute sa force explicative. Leur thèse se formule ainsi : les humains sont le seul animal connu chez qui un second système héréditaire, la transmission culturelle, s’est mis à évoluer à une vitesse suffisante pour rivaliser, puis dépasser, la transmission génétique.</p>

<p>Prenons un exemple canonique de leur école : la persistance de la lactase. Il y a environ dix mille ans, dans certaines populations d’Europe du Nord et d’Afrique de l’Est, une mutation permettant de digérer le lait à l’âge adulte s’est répandue à une vitesse remarquable pour l’échelle biologique quelques millénaires. Remarquable, mais dérisoire comparée à la vitesse à laquelle la <em>pratique</em> de l’élevage laitier, elle, s’est diffusée : quelques générations. La culture a créé la niche (des troupeaux, du lait disponible), et le gène a couru derrière, avec des millénaires de retard structurel. C’est le paradigme même du «Baldwin effect» revisité : le comportement précède et façonne la pression de sélection biologique, au lieu de la suivre.</p>

<p>Ce décalage, en soi, n’est pas nouveau, il est constitutif de notre espèce depuis l’invention du feu, qui a externalisé une partie de la digestion hors du corps et permis, selon Richard Wrangham, l’expansion du cerveau humain sans modification correspondante de l’appareil digestif. Ce qui est nouveau, c’est le <em>rapport</em> entre les deux horloges. Pendant l’essentiel de notre histoire, même si la culture évoluait plus vite que les gènes, l’écart restait absorbable : quelques siècles pour une innovation technique majeure (l’agriculture, l’écriture, la métallurgie), quelques dizaines de générations pour qu’un ajustement biologique partiel s’amorce. Le système oscillait, mais il restait couplé.</p>

<p>Ce couplage s’est rompu sous nos yeux. Entre l’imprimerie de Gutenberg et la machine à vapeur, il s’écoule trois siècles. Entre la machine à vapeur et l’électricité industrielle, un siècle. Entre le transistor et le smartphone connecté à un modèle de langage, moins d’un siècle. Chaque intervalle se contracte selon une loi que Ray Kurzweil a formalisée, non sans naïveté technologique, mais dont l’intuition de fond une accélération super-exponentielle du taux de changement culturel est aujourd’hui difficile à contester empiriquement, quelle que soit l’opinion qu’on ait de ses prophéties transhumanistes. Nous sommes désormais dans une configuration où le génome humain n’a <em>statistiquement aucune chance</em> de suivre le rythme des mutations de son environnement cognitif. L’horloge culturelle ne court plus à côté de l’horloge biologique : elle l’a distancée au point que la seconde est devenue, à toutes fins pratiques, immobile.</p>

<h2 id="le-mésajustement-comme-symptôme-pas-comme-accident">Le mésajustement comme symptôme, pas comme accident</h2>

<p>C’est ici qu’intervient un concept qui est encore trop souvent cantonné à la vulgarisation évolutionniste : le «mismatch», le mésajustement évolutif. Invoqué d’ordinaire pour expliquer l’épidémie mondiale d’obésité, un système de récompense dopaminergique calibré par des millions d’années de rareté calorique, projeté brutalement dans un environnement de sucre et de graisse disponibles à volonté. Ou pour expliquer certaines pathologies de l’attention, un cerveau optimisé pour détecter le mouvement dans les hautes herbes de la savane, submergé par des flux de notifications conçus, précisément, pour exploiter cette vulnérabilité ancestrale. Ces exemples sont généralement présentés comme des anomalies, des frictions ponctuelles entre une nature stable et une culture qui aurait mal tourné, ce qui a mon sens présente quelques limitations. Je propose de les lire autrement : non comme des accidents de parcours, mais comme les symptômes cliniques d’un phénomène plus général : la fermeture progressive de la fenêtre métastable elle-même. Le mésajustement n’est pas l’exception qui confirme la stabilité de la nature humaine ; il est la règle qui révèle son inexistence.</p>

<p>Stephen Jay Gould et Niles Eldredge ont introduit en 1972 le concept d’équilibre ponctué pour décrire la dynamique de l’évolution biologique elle-même : de longues périodes de stase apparente, ponctuées de courtes phases de changement rapide et radical, souvent déclenchées par une rupture d’équilibre écologique. Leur modèle visait le registre fossile des espèces marines. Mais son intérêt heuristique dépasse largement son objet initial : il nous apprend que la stase n’est jamais la norme profonde d’un système vivant, seulement son apparence pendant les phases où les forces de changement sont temporairement contenues. Ce que nous vivons aujourd’hui, à l’échelle de l’histoire culturelle humaine, ressemble structurellement à une ponctuation, sauf que cette fois, le moteur du changement n’est plus une météorite ou une glaciation, mais une espèce qui a elle-même construit l’accélérateur.</p>

<p>C’est le concept de «niche construction», développé par John Odling-Smee, Kevin Laland et Marcus Feldman, qui permet de fermer la boucle. Les organismes ne subissent pas passivement leur environnement : ils le modifient, et ces modifications deviennent à leur tour des pressions de sélection pour les générations suivantes les castors qui construisent des barrages transforment l’écologie hydrique dans laquelle leurs descendants devront survivre. L’espèce humaine est le cas paroxystique de niche construction jamais observé dans l’histoire du vivant : nous ne modifions plus seulement notre environnement physique, nous modifions notre environnement <em>cognitif</em>, le paysage informationnel, symbolique, algorithmique dans lequel nos enfants apprendront à penser. Et cette niche que nous construisons évolue désormais plus vite que n’importe quelle génération humaine ne peut s’y adapter biologiquement, ou même psychiquement.</p>

<h2 id="lia-nest-pas-lagent-elle-est-le-révélateur">L’IA n’est pas l’agent, elle est le révélateur</h2>

<p>C’est ce cadre qui permet, je crois, de repositionner correctement l’intelligence artificielle dans ce récit, non comme une force extérieure venue menacer un ordre humain préexistant, mais comme le symptôme le plus net à ce jour de la dynamique déjà à l’œuvre depuis l’invention de l’écriture. Merlin Donald décrivait l’écriture comme le moment où la mémoire humaine s’est partiellement externalisée dans des supports matériels, la fameuse «mémoire de stockage symbolique externe». Ce qui distingue le moment présent, ce n’est pas l’externalisation elle-même, déjà vieille de cinq mille ans, mais son autonomisation. Un livre ne fait rien tant que personne ne le lit. Un modèle de langage, lui, génère, recombine, anticipe, et de plus en plus, agit. Il ne se contente plus de stocker la mémoire culturelle, il la traite activement, à une vitesse et une échelle qu’aucun cerveau biologique ne peut égaler.</p>

<p>Nous avons construit, en l’espace de quelques décennies, un système qui fait à la culture ce que la culture, depuis dix mille ans, faisait déjà aux gènes : la distancer de manière irréversible. La culture court plus vite que la biologie depuis l’agriculture ; l’IA court désormais plus vite que la culture elle-même, au sens où elle recombine, produit et diffuse des artefacts symboliques : textes, images, code, raisonnements à une cadence qui excède la capacité d’assimilation cognitive et institutionnelle des sociétés humaines. Nous sommes en train d’ajouter une troisième horloge à un système qui peinait déjà à faire coexister les deux premières. Et cette troisième horloge, contrairement aux deux autres, n’est plus bornée par aucune limite biologique, ni la vitesse de division cellulaire, ni celle de l’apprentissage d’un enfant, ni même celle, jusqu’ici contraignante, du temps de calcul d’un cerveau humain.</p>

<p>Voilà pourquoi je pense qu’il faut résister à la métaphore dominante : celle de l’IA comme «menace externe» à une nature humaine qu’il faudrait défendre, sanctuariser, préserver dans une sorte de réserve anthropologique. Cette métaphore présuppose exactement ce qu’elle prétend défendre : une essence stable, antérieure et extérieure à la dynamique historique qui l’a produite. Mais si l’argument développé ici tient, il n’y a rien à défendre au sens d’un état à figer, parce qu’il n’y a jamais rien eu de figé, seulement des plateaux cinétiques successifs, dont la durée moyenne se contracte de façon systématique depuis l’apparition du langage articulé.</p>

<h2 id="optimiser-une-photographie-floue">Optimiser une photographie floue</h2>

<p>Revenons, pour finir, à la notion de <em>flourishing</em>. Tout projet d’épanouissement humain qu’il soit porté par la philosophie morale, la psychologie positive, la médecine préventive ou les politiques publiques de bien-être suppose implicitement qu’il existe une cible suffisamment stable pour qu’on puisse orienter des efforts vers elle sur une échelle de temps significative : une génération, un siècle, une civilisation. C’est cette supposition même que l’argument de la fenêtre métastable met en crise. Si la «nature humaine» que nous cherchons à épanouir est elle-même un objet en transformation rapide, un objet dont la vitesse de transformation dépasse désormais la vitesse à laquelle nous pouvons même la décrire correctement, alors chercher à l’optimiser revient à faire de la mise au point sur une photographie d’un objet en mouvement : plus on affine le réglage, plus le sujet s’est déjà déplacé.</p>

<p>Cela ne signifie pas que la question du bien-être humain devienne vaine, ce serait un contresens paresseux et malhonnête pour moi qui suis très attaché à la question. Cela signifie qu’elle doit changer de grammaire : passer d’une ontologie de l’essence à une ontologie du régime, du taux, de la dynamique. La question pertinente n’est peut-être plus «qu’est-ce qui fait <em>flourish</em> l’humain ?», comme s’il s’agissait d’une fonction fixe à résoudre une fois pour toutes, mais «à quelle vitesse un système cognitif, social, biologique peut-il absorber le changement sans se désintégrer ?» une question thermodynamique plus qu’essentialiste, une question de cinétique plus que de finalité. C’est un déplacement conceptuel proche de celui qu’Ilya Prigogine a imposé à la physique en étudiant les structures dissipatives : des systèmes qui ne trouvent pas leur ordre dans un équilibre statique, mais dans leur capacité à maintenir une forme cohérente <em>au sein même</em> d’un flux d’énergie et de matière qui les traverse continuellement. Peut-être que l’humain n’a jamais été un équilibre à préserver, mais un tourbillon à entretenir, une forme qui n’existe que tant qu’elle continue de se transformer à un rythme qu’elle peut encore métaboliser.</p>

<h2 id="la-fenêtre-qui-se-referme">La fenêtre qui se referme</h2>

<p>Il reste une dernière torsion à cette histoire. L’eau surfondue de notre expérience initiale ne se transforme pas en n’importe quoi : sa métastabilité cède devant un déclencheur précis, et l’issue : la glace, est déterminée par les lois qui gouvernaient déjà le liquide en sursis. Rien ne garantit qu’il en aille de même pour nous. La fenêtre métastable que nous avons appelée, par commodité rétrospective, «nature humaine», n’a jamais été gouvernée par une seule loi mais par la coexistence provisoire de deux horloges désynchronisées. Nous venons d’en ajouter une troisième, dont nous ne savons ni la vitesse limite, ni la direction, ni même si elle demeurera couplée aux deux premières ou si elle achèvera de les rendre insignifiantes. Ce n’est pas un motif de panique, l’histoire de l’évolution est faite de fenêtres qui se referment et d’autres qui s’ouvrent, de stases qui se rompent et de formes nouvelles qui trouvent, à leur tour, un plateau où se stabiliser un temps. Mais c’est, je crois, un motif suffisant pour abandonner l’idée que nous protégeons quelque chose d’ancien quand nous parlons de nature humaine. Nous ne protégeons rien : nous habitons, comme toutes les formes vivantes avant nous, un sursis et le luxe historique inédit qui nous est offert, pour la première fois peut-être depuis l’invention du langage, c’est de le savoir pendant qu’il dure encore.</p>

<h2 id="bibliographie-commentée">Bibliographie commentée</h2>

<p><em>Pour prolonger la lecture de l’article. Chaque référence est accompagnée d’un résumé et d’un lien vers une source consultable en ligne.</em></p>

<h2 id="lidée-dune-fonction-humaine-stable-telos">L’idée d’une fonction humaine stable (<em>telos</em>)</h2>

<p><strong>Aristote, <em>Éthique à Nicomaque</em></strong> (IVe siècle av. J.-C.) Le texte fondateur de l’idée qu’il existerait un <em>ergon</em>, une fonction propre de l’humain dont l’accomplissement constituerait le bonheur (<em>eudaimonia</em>). C’est cette hypothèse d’une cible fixe que l’article interroge. Texte intégral : <a href="https://www.perseus.tufts.edu/hopper/text?doc=Perseus%3Atext%3A1999.01.0053">https://www.perseus.tufts.edu/hopper/text?doc=Perseus%3Atext%3A1999.01.0053</a></p>

<p><strong>Martha Nussbaum, <em>Creating Capabilities: The Human Development Approach</em></strong> (Harvard University Press, 2011) Version contemporaine de l’approche par les capabilités, héritière directe du cadre aristotélicien. Elle permet de voir que le vocabulaire actuel du <em>flourishing</em> reconduit, sans le formuler, l’hypothèse d’une nature stable à réaliser. Page : <a href="https://www.hup.harvard.edu/books/9780674072350">https://www.hup.harvard.edu/books/9780674072350</a></p>

<p><strong>Amartya Sen, <em>Development as Freedom</em></strong> (Knopf, 1999) Prolongement économique et politique de la même approche : les capacités humaines y sont traitées comme une cible relativement stable des politiques publiques. Fiche et extraits : <a href="https://en.wikipedia.org/wiki/Development_as_Freedom">https://en.wikipedia.org/wiki/Development_as_Freedom</a></p>

<h2 id="la-coévolution-gènes-culture">La coévolution gènes-culture</h2>

<p><strong>Peter J. Richerson et Robert Boyd, <em>Not by Genes Alone: How Culture Transformed Human Evolution</em></strong> (University of Chicago Press, 2005) L’ouvrage central de l’article. Il formalise la théorie de l’héritage double gènes et culture comme deux systèmes de transmission distincts et explique pourquoi le second peut évoluer bien plus vite que le premier. Page éditeur : <a href="https://press.uchicago.edu/ucp/books/book/chicago/N/bo3615170.html">https://press.uchicago.edu/ucp/books/book/chicago/N/bo3615170.html</a> Texte intégral (archive) : <a href="https://archive.org/details/notbygenesaloneh0000rich">https://archive.org/details/notbygenesaloneh0000rich</a></p>

<p><strong>Pascale Gerbault et al., « Evolution of Lactase Persistence: An Example of Human Niche Construction »</strong>, <em>Philosophical Transactions of the Royal Society B</em>, 366(1566), 2011, p. 863-877. L’étude de référence sur la persistance de la lactase, utilisée dans l’article pour illustrer le décalage entre la vitesse d’une pratique culturelle (l’élevage laitier) et celle de l’adaptation génétique correspondante. Article (DOI) : <a href="https://doi.org/10.1098/rstb.2010.0268">https://doi.org/10.1098/rstb.2010.0268</a></p>

<p><strong>James Mark Baldwin, « A New Factor in Evolution »</strong>, <em>The American Naturalist</em>, 30(354), 1896, p. 441-451. L’article fondateur de ce qu’on appelle aujourd’hui l’« effet Baldwin » : un comportement acquis qui précède et oriente la sélection génétique, préfigurant d’un siècle les modèles de coévolution gènes-culture. Texte intégral (DOI) : <a href="https://doi.org/10.1086/276408">https://doi.org/10.1086/276408</a> Version libre d’accès : <a href="https://archive.org/details/jstor-2453130">https://archive.org/details/jstor-2453130</a></p>

<h2 id="les-paliers-cognitifs-et-lexternalisation-de-la-mémoire">Les paliers cognitifs et l’externalisation de la mémoire</h2>

<p><strong>Merlin Donald, <em>Origins of the Modern Mind: Three Stages in the Evolution of Culture and Cognition</em></strong> (Harvard University Press, 1991) La cartographie des quatre régimes cognitifs épisodique, mimétique, mythique, théorique qui sert de colonne vertébrale à l’article : chaque transition reconfigure la cognition humaine sans toucher au génome. Page éditeur : <a href="https://www.hup.harvard.edu/books/9780674644847">https://www.hup.harvard.edu/books/9780674644847</a> Texte intégral (archive) : <a href="https://archive.org/details/originsofmodernm001">https://archive.org/details/originsofmodernm001</a></p>

<p><strong>Terrence Deacon, <em>The Symbolic Species: The Co-evolution of Language and the Brain</em></strong> (W. W. Norton, 1997) Perspective complémentaire à Donald sur la coévolution du langage et du cerveau ; utile pour approfondir la partie de l’article consacrée au langage articulé. Fiche éditeur : <a href="https://wwnorton.com/books/9780393317541">https://wwnorton.com/books/9780393317541</a></p>

<p><strong>Richard Wrangham, <em>Catching Fire: How Cooking Made Us Human</em></strong> (Basic Books, 2009) Source de l’exemple de la cuisson comme première externalisation métabolique, ayant permis l’expansion du cerveau humain sans modification correspondante de l’appareil digestif. Page éditeur : <a href="https://www.hachettebookgroup.com/titles/richard-wrangham/catching-fire/9780465020416/">https://www.hachettebookgroup.com/titles/richard-wrangham/catching-fire/9780465020416/</a></p>

<h2 id="la-dynamique-de-lévolution-biologique">La dynamique de l’évolution biologique</h2>

<p><strong>Niles Eldredge et Stephen Jay Gould, « Punctuated Equilibria: An Alternative to Phyletic Gradualism »</strong>, in T. J. M. Schopf (dir.), <em>Models in Paleobiology</em>, Freeman Cooper &amp; Co., 1972, p. 82-115. L’article fondateur du modèle de l’équilibre ponctué de longues stases interrompues par de brefs épisodes de changement rapide transposé dans l’article à l’histoire culturelle humaine. Texte intégral (archive) : <a href="https://archive.org/details/B-001-004-118">https://archive.org/details/B-001-004-118</a> Version PDF alternative : <a href="https://www.blackwellpublishing.com/ridley/classictexts/eldredge.pdf">https://www.blackwellpublishing.com/ridley/classictexts/eldredge.pdf</a></p>

<p><strong>John Odling-Smee, Kevin N. Laland et Marcus W. Feldman, <em>Niche Construction: The Neglected Process in Evolution</em></strong> (Princeton University Press, 2003) La source du concept de niche construction : les organismes modifient leur environnement, ce qui redéfinit à son tour les pressions de sélection subies par leurs descendants. Appliqué dans l’article à la niche cognitive que l’humain construit pour lui-même. Page : <a href="https://press.princeton.edu/books/paperback/9780691044378/niche-construction">https://press.princeton.edu/books/paperback/9780691044378/niche-construction</a></p>

<h2 id="métastabilité-et-systèmes-dynamiques">Métastabilité et systèmes dynamiques</h2>

<p><strong>Ilya Prigogine et Isabelle Stengers, <em>La Nouvelle Alliance : métamorphose de la science</em></strong> (Gallimard, 1979 ; trad. anglaise <em>Order Out of Chaos</em>, Bantam, 1984) Source du concept de structures dissipatives, mobilisé en conclusion de l’article pour proposer de penser l’humain comme un régime à entretenir plutôt qu’une essence à préserver. Fiche et éditions : <a href="https://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Bibliotheque-des-idees/La-nouvelle-alliance">https://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Bibliotheque-des-idees/La-nouvelle-alliance</a></p>

<p><em>Pour l’analogie initiale de l’eau surfondue : tout manuel de chimie physique traitant de la nucléation homogène/hétérogène convient voir par exemple P. W. Atkins, Physical Chemistry, Oxford University Press.</em> Explication grand public de la surfusion : <a href="https://en.wikipedia.org/wiki/Supercooling">https://en.wikipedia.org/wiki/Supercooling</a></p>

<h2 id="accélération-technologique-et-unités-culturelles">Accélération technologique et unités culturelles</h2>

<p><strong>Ray Kurzweil, <em>The Singularity Is Near: When Humans Transcend Biology</em></strong> (Viking, 2005) Source de la loi des retours accélérés. L’article en retient l’intuition empirique la contraction mesurable des intervalles entre innovations majeures sans reprendre les prophéties transhumanistes qui l’accompagnent. Fiche éditeur : <a href="https://www.penguinrandomhouse.com/books/259958/the-singularity-is-near-by-ray-kurzweil/">https://www.penguinrandomhouse.com/books/259958/the-singularity-is-near-by-ray-kurzweil/</a></p>

<p><strong>Richard Dawkins, <em>The Selfish Gene</em>, chap. 11</strong> (Oxford University Press, 1976) L’origine du concept de mème, en arrière-plan de la réflexion sur la culture comme second réplicateur. Page éditeur : <a href="https://global.oup.com/academic/product/the-selfish-gene-9780198788607">https://global.oup.com/academic/product/the-selfish-gene-9780198788607</a></p>

<p><strong>Susan Blackmore, <em>The Meme Machine</em></strong> (Oxford University Press, 1999) Prolongement de Dawkins, utile pour qui veut approfondir la question de l’autonomisation des unités culturelles évoquée à propos de l’IA en fin d’article. Page éditeur : <a href="https://global.oup.com/academic/product/the-meme-machine-9780199299737">https://global.oup.com/academic/product/the-meme-machine-9780199299737</a></p>]]></content><author><name>Tientcheu Nouake</name></author><category term="essai" /><summary type="html"><![CDATA[La nature humaine n'est pas une essence stable mais un état métastable entre deux horloges évolutives biologique et culturelle. L'IA n'est pas une menace extérieure : elle est le symptôme que.]]></summary><media:thumbnail xmlns:media="http://search.yahoo.com/mrss/" url="https://tientcheunouake.com/assets/images/rubriques/essai.webp" /><media:content medium="image" url="https://tientcheunouake.com/assets/images/rubriques/essai.webp" xmlns:media="http://search.yahoo.com/mrss/" /></entry><entry><title type="html">Services de base, démocratie et efficacité publique : ce qui change vraiment la vie des Citoyens</title><link href="https://tientcheunouake.com/articles/services-de-base-democratie-et-efficacite-publique-ce-qui-change-vraiment-la/" rel="alternate" type="text/html" title="Services de base, démocratie et efficacité publique : ce qui change vraiment la vie des Citoyens" /><published>2026-07-03T15:25:27+01:00</published><updated>2026-07-03T15:25:27+01:00</updated><id>https://tientcheunouake.com/articles/services-de-base-democratie-et-efficacite-publique-ce-qui-change-vraiment-la</id><content type="html" xml:base="https://tientcheunouake.com/articles/services-de-base-democratie-et-efficacite-publique-ce-qui-change-vraiment-la/"><![CDATA[<p>« l’Afrique progresse-t-elle ? » Posée ainsi, au singulier, elle n’a pas de sens. Un continent de 55 pays, 1,5 milliard d’habitants, huit ou neuf grandes zones climatiques et institutionnelles différentes, ne progresse pas comme un seul bloc. Il progresse par endroits, recule à d’autres, stagne ailleurs, et souvent fait les trois choses à la fois selon qu’on regarde l’électricité, la justice, la mortalité infantile ou la liberté de la presse. Le vrai travail de réflexion commence quand on accepte de désagréger la question.</p>

<p>C’est exactement la mise en garde que formule Mo Ibrahim lui-même, lui qui dirige depuis 2007 l’indice de gouvernance qui porte son nom. Présentant l’édition 2024 de son rapport, il a insisté sur le fait que réduire l’Afrique à une moyenne unique masque des trajectoires radicalement différentes : certains pays connaissent une amélioration continue depuis dix ans, d’autres une dégradation préoccupante, et l’agrégat continental ne dit presque rien d’utile sur ce qui se joue réellement dans la vie quotidienne des citoyens. C’est le point de départ de cet article : essayer de tenir ensemble deux mouvements en apparence contradictoires des progrès humains et économiques réels, et une érosion politique et sécuritaire qui s’aggrave sans céder à la tentation de choisir un seul récit, optimiste ou pessimiste, qui serait plus confortable intellectuellement mais faux empiriquement.</p>

<h2 id="ce-quon-mesure-quand-on-mesure--les-services-de-base-">Ce qu’on mesure quand on mesure « les services de base »</h2>

<p>Commençons par ce qui se voit, se compte, et change concrètement une journée de vie : l’électricité, l’eau, la santé, l’école. Sur l’électricité, les chiffres racontent une histoire de tortue qui court après un lièvre démographique. Entre 2000 et 2019, le taux d’accès à l’électricité en Afrique subsaharienne est passé d’environ 26 % à 47 % de la population, un doublement qui, sur le papier, ressemble à une vraie réussite. Mais le rapport mondial de suivi de l’objectif de développement durable sur l’énergie, publié en juin 2026, apporte une nuance qui change tout le sens de l’histoire : la part de l’Afrique subsaharienne dans le déficit mondial d’accès à l’électricité est passée de 49 % à 86 % en quinze ans, non pas parce que la région recule, mais parce que le reste du monde a progressé beaucoup plus vite qu’elle. Le nombre absolu de personnes privées d’électricité dans la région n’a quasiment pas bougé, passant de 565 à 563 millions, parce que les nouveaux raccordements environ 42 millions par an entre 2022 et 2024 ont à peine dépassé la croissance démographique, elle-même proche de 38 millions de personnes par an. Et c’est en zone rurale que le déficit s’est même aggravé : 376 millions de ruraux sans électricité en 2010, 447 millions en 2024.</p>

<p>C’est une leçon méthodologique importante, qu’on retrouve dans d’autres travaux de la Banque mondiale : il ne suffit pas de compter les taux d’accès en pourcentage, il faut regarder si l’électricité disponible est fiable, abordable et utile économiquement. Un rapport de l’institution le formule bien : élargir l’accès n’a pas entraîné la transformation économique attendue, en partie parce que la consommation moyenne par habitant reste dérisoire l’équivalent d’une ampoule de 50 watts allumée toute l’année et parce que beaucoup de ménages n’ont simplement pas les moyens de payer un raccordement ou une consommation utile, sans même parler d’appareils productifs. Moins d’un tiers des entreprises dans 25 pays africains sur 29 étudiés bénéficient d’un accès fiable à l’électricité. Autrement dit : le bon indicateur n’est pas « qui a une prise électrique chez soi », mais « qui peut compter sur elle pour faire tourner un commerce, un cabinet médical, une école ».</p>

<p>La géographie de ce déficit est elle-même inégale : l’Afrique de l’Ouest comptait encore environ 181 millions de personnes sans électricité en 2024, et le déficit de l’Afrique centrale s’est aggravé de 34 millions sur la période récente, tandis que l’Afrique du Nord est proche de l’électrification universelle. Le taux d’électrification subsaharien moyen tourne autour de 53 %, avec un écart vertigineux entre le Gabon (94 %) et le Soudan du Sud (5 %). C’est un rappel salutaire : parler d’ « Afrique » sur ce sujet a à peu près autant de sens que de parler de « l’Europe » en mettant dans le même sac la Norvège et la Moldavie.</p>

<p>Sur la santé, le tableau est structurellement semblable : progrès réels, mais qui ralentissent et restent en deçà des cibles. Entre 2000 et 2023, la mortinatalité a baissé de 30 % et la mortalité néonatale de 33 % dans la région africaine de l’OMS de vraies victoires sur deux décennies mais l’Afrique subsaharienne concentre encore 47 % des mortinaissances et 46 % des décès de nouveau-nés dans le monde. La proportion d’accouchements assistés par du personnel qualifié est passée de 28 % en 2010 à plus de 80 % dans plus de 60 % des pays de la région aujourd’hui, une amélioration considérable de la couverture des soins obstétricaux. Mais la région ne compte que 1,55 professionnel de santé (médecins, infirmiers, sages-femmes) pour 1 000 habitants, loin du seuil de 4,45 jugé nécessaire pour une couverture sanitaire universelle. Le paradoxe le plus intéressant, relevé par l’OMS elle-même, est que l’Afrique a connu certains des rythmes de réduction de la mortalité les plus rapides au monde, mais que cette dynamique semble aujourd’hui s’essouffler freinée par la pandémie de Covid-19, la résurgence d’épidémies évitables par la vaccination, et surtout par un sous-investissement chronique dans les systèmes de santé.</p>

<p>Ce ralentissement, cependant, n’est pas non plus une fatalité continentale uniforme. À Madagascar, la mortalité maternelle est passée de 426 décès pour 100 000 naissances vivantes en 2018 à 298 en 2025 une baisse notable après près de deux décennies de stagnation, que les autorités sanitaires attribuent à des actions ciblées sur la santé reproductive. C’est un exemple utile : il montre qu’une politique publique bien conçue peut débloquer une situation qui semblait figée, même dans un pays pauvre la question n’est donc pas seulement « combien de moyens », mais aussi « quelle qualité de pilotage ».</p>

<h2 id="le-paradoxe-démocratique--une-demande-solide-une-offre-qui-déçoit">Le paradoxe démocratique : une demande solide, une offre qui déçoit</h2>

<p>Le réseau Afrobarometer, qui interroge depuis 1999 des dizaines de milliers de citoyens dans une quarantaine de pays africains, livre sur ce point un diagnostic sans ambiguïté. Dans son rapport phare de 2024, il montre que 66 % des Africains interrogés continuent de préférer la démocratie à toute autre forme de gouvernement, et que le rejet des alternatives autoritaires est massif : 80 % rejettent l’homme fort, 78 % le parti unique, 66 % le pouvoir militaire. Sur cet attachement démocratique déclaré, l’Afrique dépasse même l’Asie, le Moyen-Orient et l’Amérique latine. Mais le même rapport pose un diagnostic qui mérite d’être cité presque intégralement pour sa clarté : le vrai problème du continent, selon Afrobarometer, ne se situe pas dans une défaillance de la demande citoyenne de démocratie, mais dans une défaillance de l’offre, c’est-à-dire dans l’incapacité des dirigeants africains à livrer ce que les citoyens réclament.</p>

<p>C’est cette phrase demande solide, offre défaillante qui devrait organiser toute réflexion sérieuse sur la politique africaine contemporaine. Elle évite deux pièges symétriques : le paternalisme qui prétendrait que « les Africains ne sont pas encore prêts pour la démocratie » (les enquêtes disent l’exact contraire), et l’angélisme qui prétendrait que tout va bien tant que les urnes fonctionnent (les données de gouvernance disent l’exact contraire aussi).</p>

<p>Sur le plan des institutions, l’indice Ibrahim de la gouvernance africaine (IIAG), qui agrège 322 variables dans 54 pays depuis 2007, confirme la même tension. Sur la décennie 2014-2023, le score moyen de gouvernance globale n’a progressé que d’un point, passant à 49,3 sur 100, et cette quasi-stagnation s’est transformée en arrêt complet depuis 2022, sous l’effet de la montée de l’insécurité et du recul de l’espace démocratique. Plus de six Africains sur dix vivent aujourd’hui dans un pays où certaines normes clés de gouvernance démocratique se sont détériorées sur la décennie, et l’affaiblissement de l’État de droit est corrélé, selon les données Afrobarometer, à un recul de la confiance populaire dans la démocratie elle-même un cercle qui s’auto-entretient dangereusement.</p>

<p>Mais et c’est là que la nuance devient indispensable cette moyenne cache une divergence spectaculaire. Treize pays, parmi lesquels l’Égypte, le Maroc, la Côte d’Ivoire, le Togo ou les Seychelles, ont amélioré leur gouvernance sur la décennie, certains en accélérant depuis 2019. Les Seychelles ont même gagné dix points et pris la tête du classement continental en 2023. À l’inverse, onze pays dont le Botswana, l’Eswatini, le Mozambique, le Nigeria, le Sénégal, le Soudan, la Tunisie ou l’Ouganda ont connu une détérioration qui s’aggrave dans la seconde partie de la décennie. Le cas du Botswana ou de la Tunisie est particulièrement instructif : deux démocraties longtemps citées en exemple, et qui reculent aujourd’hui. Ce n’est pas un hasard régional, c’est un signal que la fragilité démocratique peut frapper des cas jusque-là considérés comme solides, souvent via la dégradation de l’État de droit et de la confiance dans les institutions plutôt que via un coup d’État brutal.</p>

<p>L’année électorale 2024 illustre bien cette coexistence de deux tendances. Sur dix-sept élections prévues, treize ont eu lieu, avec des alternances démocratiques notables au Botswana, au Ghana, à Maurice et au Sénégal des transferts pacifiques du pouvoir qui montrent que l’alternance électorale reste un mécanisme vivant sur le continent. Mais dans la plupart de ces mêmes pays, la gouvernance s’est détériorée entre 2014 et 2023, en particulier sur la participation, les droits et l’inclusion, avec un recul de la participation politique dans quatorze pays sur dix-sept. On peut donc voter, alterner, et voir dans le même temps l’espace civique se rétrécir : la mécanique électorale et la vitalité démocratique ne sont pas la même chose.</p>

<h2 id="regarder-par-région">Regarder par région</h2>

<p><strong>En Afrique de l’Ouest</strong>, la période récente illustre un contraste frontal entre deux trajectoires. D’un côté, le Ghana et le Sénégal ont chacun connu des alternances pacifiques en 2024, confirmant une tradition d’alternance électorale relativement robuste en Afrique de l’Ouest côtière. De l’autre, la bande sahélienne Mali, Burkina Faso, Niger, et dans une moindre mesure la Guinée a connu depuis 2020 une vague de coups d’État qui a rebattu les cartes institutionnelles de toute la sous-région, avec des juntes qui ont suspendu les constitutions, prolongé les transitions et rompu avec certains partenaires occidentaux au profit d’autres alliances. Le rapport Ibrahim range d’ailleurs le Burkina Faso, la Guinée ou le Mali parmi les pays en déclin le plus marqué de la décennie, tirés vers le bas par la dégradation de la sécurité et de l’État de droit. Le Nigeria, géant démographique de la région, se trouve lui aussi parmi les onze pays en détérioration continue, malgré des institutions électorales globalement fonctionnelles preuve qu’une bonne mécanique électorale ne suffit pas à garantir une gouvernance de qualité quand l’insécurité (Boko Haram, banditisme rural) et la gestion économique se dégradent en parallèle.</p>

<p><strong>En Afrique de l’Est</strong>, le débat intellectuel le plus vif porte sur ce qu’on pourrait appeler le pari de « l’efficacité autoritaire ». Le Rwanda et l’Éthiopie ont longtemps été présentés notamment par une partie de la littérature en science politique et par certaines institutions de développement comme des modèles d’ « État développeur » capables de livrer des résultats sociaux et économiques impressionnants (santé, éducation, électrification, croissance) tout en restant des régimes très fermés sur le plan des libertés politiques. Le Rwanda reste un cas régulièrement cité pour ses performances en gouvernance des services publics, mais figure aussi, dans les données de perception citoyenne, parmi les pays où l’espace de participation politique reste très restreint. L’Éthiopie, de son côté, a vu son récit de succès économique sérieusement ébranlé par la guerre du Tigré (2020-2022) et les tensions persistantes dans plusieurs régions, un rappel brutal que la stabilité imposée par la force n’est pas la même chose que la stabilité institutionnelle. Le Kenya, à l’inverse, conserve un espace démocratique et médiatique nettement plus ouvert, avec une société civile combative on l’a vu en 2024 avec les mobilisations de jeunes contre le projet de loi de finances mais peine à livrer des services publics à la hauteur des attentes, notamment sur l’emploi des jeunes et le coût de la vie. C’est typiquement une zone où « plus de démocratie » et « plus d’efficacité perçue des services » ne coïncident pas automatiquement, ce qui nourrit chez certains citoyens une tentation de préférer la fermeté à la liberté tentation que les enquêtes Afrobarometer montrent toutefois minoritaire à l’échelle continentale.</p>

<p><strong>En Afrique centrale</strong>, c’est la zone où la question des « services de base » se heurte le plus frontalement à celle de la sécurité et de l’effondrement partiel de l’État sur certains territoires. La République démocratique du Congo, avec son immensité territoriale et la persistance de conflits armés à l’Est (M23, groupes armés), concentre une part disproportionnée du déficit régional en électricité et en accès à des services essentiels, et le rapport Ibrahim la cite explicitement parmi les cas de détérioration préoccupante. Le déficit d’accès à l’électricité en Afrique centrale s’est même aggravé de 34 millions de personnes sur la période récente. C’est la région où le débat « démocratie versus efficacité » devient presque théorique, tant la question préalable la capacité même de l’État à exercer une autorité continue sur son territoire reste posée.</p>

<p><strong>En Afrique australe</strong>, le récit est celui d’une génération de démocraties bien installées qui commencent à montrer des signes de fatigue de gouvernance. Le Botswana, longtemps cité comme la vitrine démocratique du continent, a connu en 2024 une alternance historique après près de six décennies de domination d’un même parti un signe de vitalité démocratique mais figure paradoxalement parmi les pays où la gouvernance s’est le plus détériorée sur la décennie précédente selon l’indice Ibrahim. L’Afrique du Sud illustre bien la tension entre demande et offre : la satisfaction à l’égard de la démocratie y reste faible mais s’est améliorée après l’élection de 2024, portée par l’espoir suscité par le nouveau gouvernement de coalition, alors même que le pays traverse depuis des années des délestages électriques sévères, une croissance atone et un chômage persistant. Maurice, elle, a connu sa propre alternance en 2024 et reste l’un des pays les mieux notés du continent en gouvernance.</p>

<p><strong>En Afrique du Nord</strong>, la trajectoire est presque inversée par rapport au reste du continent sur le critère de l’infrastructure quasi-électrification universelle, systèmes de santé plus denses mais avec ses propres reculs politiques marqués, la Tunisie étant devenue, après avoir été le symbole le plus abouti d’une transition démocratique post-2011, l’un des pays où la gouvernance s’est le plus détériorée de tout le continent sur la décennie récente, notamment sur la responsabilité et la transparence. Le Maroc, à l’inverse, est cité comme le seul pays du top 10 continental à avoir accéléré ses progrès sur la période.</p>

<h2 id="ce-que-cette-géographie-contrastée-nous-apprend">Ce que cette géographie contrastée nous apprend</h2>

<p>Le premier, c’est que les progrès matériels (électricité, santé, mobilité numérique) sont réels mais rongés par la démographie et l’irrégularité de la qualité du service. On peut multiplier par deux le taux d’accès à l’électricité et voir malgré tout le nombre absolu de personnes non raccordées stagner, simplement parce que la population croît presque aussi vite que les raccordements. C’est un piège statistique qu’il faut nommer explicitement, sous peine de confondre proportion et réalité vécue.</p>

<p>Le deuxième, c’est que la démocratie électorale le simple fait de voter et parfois d’alterner n’est ni suffisante ni négligeable. Elle n’est pas suffisante parce que des pays comme le Nigeria, le Sénégal ou le Botswana ont pu voir leur gouvernance globale se détériorer malgré des élections qui se tiennent. Elle n’est pas négligeable parce que, dans les mêmes enquêtes, les citoyens africains continuent massivement de préférer ce système à toute alternative, et que les alternances de 2024 (Ghana, Sénégal, Botswana, Maurice) ont eu lieu précisément parce que les électeurs ont sanctionné des gouvernants jugés inefficaces la démocratie électorale, en somme, reste le principal mécanisme par lequel les citoyens africains cherchent à obtenir de meilleurs services, même quand ce mécanisme fonctionne imparfaitement.</p>

<p>Le troisième enseignement, c’est qu’il n’existe pas de corrélation mécanique entre ouverture démocratique et qualité des services publics. On trouve des régimes fermés qui livrent des résultats sociaux enviés (au moins jusqu’à ce qu’un choc, comme une guerre civile, révèle la fragilité du modèle), et des démocraties ouvertes qui peinent à livrer l’essentiel à leurs citoyens. Ce que montrent en creux les données de gouvernance, c’est que la variable qui compte le plus n’est probablement ni le régime politique en tant que tel, ni le niveau de richesse, mais la qualité et la continuité de l’État de droit cette capacité d’un pays à faire respecter des règles stables, prévisibles, non arbitraires, indépendamment de qui est au pouvoir. C’est précisément la variable qui s’est le plus détériorée sur le continent depuis dix ans, davantage encore que la démocratie électorale elle-même, et c’est peut-être là qu’il faut chercher l’explication commune à des situations en apparence très différentes du recul tunisien à la stagnation nigériane, en passant par la fracture sahélienne.</p>]]></content><author><name>Tientcheu Nouake</name></author><category term="mesurer-le-developpement" /><category term="Société" /><summary type="html"><![CDATA[Vingt ans de données montrent des progrès matériels réels en Afrique (électricité, santé) mais rongés par la démographie, une demande démocratique citoyenne forte et stable mais une offre.]]></summary><media:thumbnail xmlns:media="http://search.yahoo.com/mrss/" url="https://tientcheunouake.com/assets/images/rubriques/mesurer-le-developpement.webp" /><media:content medium="image" url="https://tientcheunouake.com/assets/images/rubriques/mesurer-le-developpement.webp" xmlns:media="http://search.yahoo.com/mrss/" /></entry><entry><title type="html">La grande schizophrénie climatique</title><link href="https://tientcheunouake.com/articles/la-grande-schizophrenie-climatique/" rel="alternate" type="text/html" title="La grande schizophrénie climatique" /><published>2026-06-08T10:35:18+01:00</published><updated>2026-06-08T10:35:18+01:00</updated><id>https://tientcheunouake.com/articles/la-grande-schizophrenie-climatique</id><content type="html" xml:base="https://tientcheunouake.com/articles/la-grande-schizophrenie-climatique/"><![CDATA[<p>En 2022, les gouvernements ont consacré environ 1 500 milliards de dollars à subventionner la consommation d’énergies fossiles, un record absolu, deux fois plus qu’un an plus tôt, selon les calculs conjoints de l’Agence internationale de l’énergie et de l’OCDE. Le FMI va plus loin : en intégrant les coûts sanitaires et environnementaux que personne ne paie, il chiffre la facture annuelle réelle à près de 7 000 milliards de dollars, soit environ 7 % du produit mondial brut. Cette somme dépasse, à elle seule, le déficit annuel de financement des Objectifs de développement durable pour l’ensemble des pays en développement, estimé à 4 300 milliards de dollars. La pénurie n’est donc pas dans les caisses. Elle est dans les priorités.</p>

<p>Il existe un second malentendu, plus discret, dans le récit de la rareté. Et il concerne directement l’Afrique régionale. En 2024, les transferts de fonds vers les pays à revenu faible et intermédiaire ont atteint 685 milliards de dollars pour la première fois, davantage que les investissements directs étrangers et l’aide publique au développement réunis. Dans cette géographie, l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique centrale affichent l’un des ratios les plus élevés au monde : ces flux y représentent plus de 4 % du PIB régional, contre moins de 1 % en moyenne mondiale. Pour des millions de familles, de Bouaké à Douala, ce sont des frais de scolarité payés, un toit réparé, une ordonnance honorée. Mais ce chiffre, déjà considérable, ne raconte qu’une partie de l’histoire. Selon la Banque africaine de développement, les 140 millions d’Africains de la diaspora épargnent chaque année environ 53 milliards de dollars supplémentaires dans les pays où ils résident. Cet argent ne traverse jamais la Méditerranée. Il dort sur des comptes courants, des livrets, des contrats d’assurance, à des taux qui couvrent à peine l’inflation. Pendant ce temps, à quelques milliers de kilomètres, un projet de reforestation dans le bassin du Congo ou une ferme solaire dans le nord ivoirien peine à réunir quelques millions de dollars de capital d’amorçage. L’argent existe. Il est simplement assis, en silence, sur le mauvais continent.</p>

<p>Pourquoi cet argent ne traverse-t-il pas ? Pas par manque de volonté, par manque de canal. Un compte d’épargne ouvert dans le pays de résidence offre trois choses qu’un projet vert ouest-africain n’offre presque jamais : la liquidité, une monnaie stable, une garantie implicite de l’État. Une PME de recyclage à Yaoundé ou une coopérative agrivoltaïque près de Korhogo peut être parfaitement rentable sur le papier mais elle porte seule le risque de change, le risque pays, et l’absence de tout filet. Ce n’est donc pas un problème de rendement. C’est un problème de risque perçu, qu’aucun épargnant isolé n’a intérêt à porter seul.</p>

<p>La bonne nouvelle, c’est que cette plomberie a déjà été testée, et qu’elle fonctionne. En 2017, le Nigeria a levé 300 millions de dollars auprès de sa diaspora en une seule émission obligataire, sursouscrite à 130 %. L’Éthiopie a ouvert la voie sur le continent ; le Sénégal a suivi avec des « diaspora bonds » émis par la BHS ; la Côte d’Ivoire explore aujourd’hui le même instrument. Le principe est simple : offrir à la diaspora un placement en monnaie locale, à rendement garanti, fléché vers des projets identifiés et donner à cette épargne dormante une utilité chez elle plutôt qu’un taux dérisoire ailleurs.</p>

<p>Reste l’obstacle de la confiance et du risque de change. C’est précisément le rôle des mécanismes de garantie portés par les banques multilatérales de développement capitaux hybrides, garanties de l’Agence multilatérale de garantie des investissements qui peuvent absorber une partie du risque pour rendre ces obligations vertes attractives sans exiger des taux prohibitifs. La Banque africaine de développement évalue à 17 milliards de dollars par an le potentiel de titrisation des seuls flux de transferts existants utilisés comme collatéral. Et l’on ne parle même pas encore des 53 milliards qui dorment, eux, hors du continent.</p>

<p>La transition ne souffre pas d’un déficit de capital. Elle souffre d’un déficit d’architecture. Tant que le monde continuera de subventionner sa propre combustion à hauteur de 1 500 milliards de dollars par an, tout en laissant dormir l’épargne de sa diaspora à des milliers de kilomètres de là où elle pourrait servir, la phrase « il n’y a pas d’argent pour le climat » restera ce qu’elle a toujours été : non pas un constat, mais un choix.</p>]]></content><author><name>Tientcheu Nouake</name></author><category term="perspective" /><category term="Environnement" /><summary type="html"><![CDATA[On dit qu'il manque de l'argent pour financer la transition climatique. C'est faux : le monde dépense 1 500 milliards de dollars par an pour subventionner les énergies fossiles. Le problème.]]></summary><media:thumbnail xmlns:media="http://search.yahoo.com/mrss/" url="https://tientcheunouake.com/assets/images/rubriques/perspective.webp" /><media:content medium="image" url="https://tientcheunouake.com/assets/images/rubriques/perspective.webp" xmlns:media="http://search.yahoo.com/mrss/" /></entry><entry><title type="html">L’Afrique pensée depuis l’avenir</title><link href="https://tientcheunouake.com/articles/afrique-mbembe-sarr-monga-pensee-souverainete-intellectuelle/" rel="alternate" type="text/html" title="L’Afrique pensée depuis l’avenir" /><published>2026-05-12T17:13:49+01:00</published><updated>2026-05-12T17:13:49+01:00</updated><id>https://tientcheunouake.com/articles/afrique-mbembe-sarr-monga-pensee-souverainete-intellectuelle</id><content type="html" xml:base="https://tientcheunouake.com/articles/afrique-mbembe-sarr-monga-pensee-souverainete-intellectuelle/"><![CDATA[<p>En mai 2000, <em>The Economist</em> publie une couverture où, sur fond de carte sombre, un jeune soldat émerge avec son lance-roquettes, et trois mots tombent comme une sentence : « The Hopeless Continent ». L’article enchaîne les calamités, puis prononce cette phrase dont la portée n’a pas fini de se déployer : les sociétés africaines, pour des raisons « enfouies dans leurs cultures », sembleraient particulièrement vulnérables au désastre. Onze ans plus tard, la rétractation viendra sous la forme d’une autre couverture, plus aimable, et l’on s’extasiera de ce repentir. Cette extase, à mon sens, est une erreur. Parce que la grammaire profonde n’avait pas bougé : le continent restait dit, jamais sujet. On lui distribuait un nouveau rôle, mais la main qui distribuait les cartes était toujours la même.</p>

<p>C’est de cette scène que je voudrais m’éloigner maintenant, parce que s’y attarder serait encore lui accorder le premier mot. Ce qui m’intéresse, c’est ce qu’elle révèle d’un dispositif plus ancien, et que ma génération doit apprendre à démonter sans hâte. Pendant un demi-siècle, l’Afrique a été pensée comme un dossier. Un dossier qu’on instruit, qu’on plaide, qu’on défend, qu’on accuse, mais toujours devant un tribunal dont les juges siègent ailleurs. Ce tribunal a ses verdicts, ses indicateurs, ses experts, ses rapports annuels. Il a aussi ses retournements spectaculaires, qui se présentent comme des actes de générosité on nous condamnait hier, on nous absout aujourd’hui, soyons reconnaissants mais qui ne sont jamais que la réorganisation interne d’un même dispositif. Tant qu’on plaide devant ce tribunal, on en confirme l’autorité, même quand on gagne. La rupture véritable n’est pas dans le contenu de la plaidoirie, elle est dans la décision de ne plus se présenter à l’audience.</p>

<p>Cette décision n’est pas un repli, elle est exactement le contraire d’un repli. Elle ouvre un espace où la pensée peut enfin se déployer sans avoir à se justifier en permanence. Et c’est précisément à ce déploiement que la pensée africaine contemporaine s’attelle depuis deux décennies, avec une discrétion qui contraste avec le bruit du monde.</p>

<h2 id="le-renversement-de-mbembe--nous-ne-sommes-pas-en-retard-nous-sommes-en-avance">Le renversement de Mbembe : nous ne sommes pas en retard, nous sommes en avance</h2>

<p>Achille Mbembe, dans <em>Critique de la raison nègre</em>, paru chez La Découverte en 2013, propose une formule dont la déflagration n’a pas fini de se faire entendre : le <strong>devenir-nègre du monde</strong>. L’argument est d’une simplicité redoutable. Le « Nègre », dans son analyse, n’est pas une réalité anthropologique ; c’est une invention historique liée au capitalisme atlantique. La traite, la plantation, le Code Noir promulgué en 1685 ont produit, pendant trois siècles, un type d’humain transformable en marchandise, dont la vie était interchangeable avec une chose, dont la mort était intégrable à un calcul de rentabilité. Or, observe Mbembe, ce qui fut cette condition spécifique est en train de se généraliser à l’humanité entière sous le néolibéralisme avancé : précarité de masse, algorithmisation du travail, production d’humains jetables, effacement de la frontière entre l’humain, la chose et la donnée. Le monde, sans le savoir, devient africain dans son expérience la plus profonde de la modernité tardive.</p>

<blockquote>
  <p>L’Afrique n’est plus en retard, elle est en avance ; non pas sur les indicateurs économiques, mais sur l’expérience même de ce que la modernité tardive fait à l’humain.</p>
</blockquote>

<p>Mesurez ce que cela implique. Pendant des décennies, on a regardé l’Afrique comme un retard à combler, et toute la machinerie du développement depuis le discours du président Truman du 20 janvier 1949, qui a inventé la catégorie d’« <em>underdeveloped areas</em> » a été construite sur cette image. Mbembe la retourne. Cela change absolument tout. Parce qu’à partir du moment où l’on comprend qu’on n’est pas en retard mais en avance, on cesse de courir, et l’on commence à inventer. Le rapport au temps bascule. Le futur cesse d’être un point de fuite vers lequel on tend, il devient un présent qu’on lit.</p>

<h2 id="les-tontines-et-tombouctou--deux-archives-ignorées">Les tontines et Tombouctou : deux archives ignorées</h2>

<p>Je voudrais prolonger ce renversement dans une direction qui me paraît capitale, et que peu osent emprunter. Si le monde devient africain dans son expérience, alors la pensée africaine n’a plus seulement à dire ce qu’elle est ; elle a à dire ce que le monde sera. Elle change de fonction. Elle cesse d’être une pensée régionale qui demanderait sa place dans l’universel, elle devient une pensée du monde, qui se trouve avoir, par l’histoire, des accès cognitifs particuliers.</p>

<p>Prenez le cas, qu’on n’évoque presque jamais dans ces débats, des <strong>tontines</strong> ces associations rotatives d’épargne et de crédit qui structurent depuis des générations, du Cameroun au Bénin en passant par le Sénégal, des pans entiers de la vie économique. Ce que les économistes du développement décrivaient encore dans les années quatre-vingt comme un « secteur informel » à formaliser apparaît aujourd’hui, à l’heure des plateformes coopératives et de la finance décentralisée, comme une intelligence sociale très avancée : confiance distribuée, garantie collective sans intermédiaire bancaire, ajustement de la liquidité au tissu relationnel. La Silicon Valley vient de réinventer péniblement, avec sa blockchain, ce que les femmes de Douala pratiquent depuis quatre-vingts ans. Ce n’est pas une coquetterie de le rappeler, c’est une indication. L’avenir économique du monde se lit en partie dans les pratiques que l’on prétendait corriger.</p>

<p>Prenez aussi, et c’est un cas encore plus négligé, l’histoire intellectuelle de <strong>Tombouctou</strong>. Quand l’UNESCO a inscrit en 1988 les manuscrits anciens de la ville au patrimoine mondial, et plus encore quand les bibliothèques privées de la famille Kati ou du fonds Mamma Haïdara ont commencé à être inventoriées dans les années deux mille, on a découvert ce que les universités africaines savaient depuis longtemps mais que personne n’écoutait : entre le quatorzième et le seizième siècle, des centaines de milliers de manuscrits ont été produits dans cette ville, en arabe, en songhaï, en peul, en bambara translittérés, qui traitaient d’astronomie, de mathématiques, de jurisprudence, de pharmacologie, de logique. Lorsque les djihadistes d’Ansar Dine ont tenté, en 2012, de détruire ces fonds, des bibliothécaires comme Abdel Kader Haïdara ont organisé leur évacuation clandestine sur le fleuve Niger, à dos d’âne et en pirogue, pour les sauver à Bamako. Cet épisode est plus qu’une anecdote héroïque : il rappelle qu’il existe en Afrique une tradition manuscrite plurilingue, savante, continue, dont l’historiographie eurocentrée n’a tout simplement pas voulu voir l’existence parce qu’elle invalidait la thèse du continent « sans écriture ». La pensée africaine n’a pas à se faire reconnaître comme philosophie : elle l’a toujours été, et son archive matérielle existe, dans des coffres et des caches que des familles entières ont protégés au péril de leur vie.</p>

<h2 id="sarr-et-la-sortie-de-la-course">Sarr et la sortie de la course</h2>

<p>Felwine Sarr, dans <em>Afrotopia</em> publié chez Philippe Rey en 2016, a écrit une phrase qui sert de boussole à beaucoup de mes contemporains :</p>

<blockquote>
  <p>L’Afrique n’a personne à rattraper. Elle ne doit plus courir sur les sentiers qu’on lui indique, mais marcher prestement sur le chemin qu’elle se sera choisi.</p>

  <p>Felwine Sarr, <em>Afrotopia</em>, 2016</p>
</blockquote>

<p>La radicalité de cette phrase n’est pas dans son ton, qui est calme, mais dans ce qu’elle congédie. Elle ne dit pas qu’il faut courir plus vite, ni courir différemment. Elle dit qu’il faut sortir de l’image même de la course, qui est la matrice secrète de toute la pensée du développement depuis 1945 émergence, rattrapage, transition, peloton, retardataires. Tout ce vocabulaire suppose une ligne, et la ligne suppose un point d’arrivée, et le point d’arrivée est toujours, en sous-main, l’Occident dans sa configuration actuelle. Sortir de cette image, ce n’est pas refuser le progrès, c’est refuser de confondre le progrès avec un trajet déjà tracé.</p>

<p>Sarr, agrégé d’économie formé à Orléans, ancien doyen à Saint-Louis avant de rejoindre Duke en 2020, parle depuis l’intérieur du dispositif qu’il critique. Cela donne à sa critique une autorité que les contestataires extérieurs n’ont jamais. Quand un économiste de cette trempe écrit que « les indicateurs liés aux conditions de vie ne disent rien sur la vie elle-même », il faut entendre cela comme une démolition technique, pas comme un soupir poétique. La machinerie internationale du diagnostic mesure des grandeurs réelles, oui, mais ces grandeurs ne sont pas la vie, et les confondre n’est pas une erreur méthodologique : c’est une faute civilisationnelle.</p>

<h2 id="inventer-ses-propres-indicateurs--la-bataille-invisible">Inventer ses propres indicateurs : la bataille invisible</h2>

<p>Ce qu’il faut maintenant ajouter, et qui constitue la tâche concrète des prochaines années, c’est l’invention des indicateurs qui correspondent au chemin choisi. Aussi longtemps que nous mesurerons nos réussites avec des instruments fabriqués pour mesurer celles des autres, nous serons toujours en train de demander la note, et nous la recevrons toujours en dessous de nos efforts. Les indicateurs ne sont jamais neutres. Le produit intérieur brut, par exemple, a été conceptualisé par Simon Kuznets dans les années trente, pour les besoins très spécifiques du pilotage d’une économie industrielle en temps de guerre. Kuznets lui-même, dans son rapport au Congrès américain en 1934, avertissait qu’il ne fallait surtout pas confondre cette mesure avec le bien-être d’une nation. Personne ne l’a écouté. Le PIB est devenu l’étalon universel, et il continue d’être appliqué à des économies où l’informel n’est pas un dysfonctionnement mais une organisation, où la richesse circule autant en réputation qu’en monnaie, où la valeur d’un mariage, d’un enterrement, d’une fête religieuse, d’un retour au village n’est pas captable par la comptabilité nationale. Construire nos propres indicateurs n’est pas un caprice culturaliste, c’est une exigence cognitive : on ne pilote bien que ce qu’on a soi-même défini comme important.</p>

<p>Cette bataille des concepts est la plus profonde, et la plus difficile à mener, parce qu’elle est invisible. Personne ne voit qu’elle a lieu, et c’est précisément ce qui la rend décisive. Pensez à la manière dont le mot « État » fonctionne dans nos discussions. Il vient du latin <em>status</em>, il a été théorisé par Bodin en 1576 dans <em>Les Six Livres de la République</em>, puis par Hobbes en 1651, puis par Weber qui, en 1919, dans sa conférence <em>Le métier et la vocation de politique</em>, en a donné la définition qui fait encore loi : monopole de la violence physique légitime sur un territoire donné. Appliquer cette définition à des espaces politiques africains, où coexistent depuis toujours plusieurs systèmes de légitimité chefferies traditionnelles, autorités religieuses, justices coutumières, administrations héritées de la colonisation c’est garantir d’avance qu’on ne verra que des défaillances. L’État y sera toujours « faible », « failli », « fragile », parce que la grille avec laquelle on le regarde a été conçue pour décrire l’État westphalien européen. Or il existe, en Afrique, des formes politiques qui ne sont pas des États faibles, mais des <strong>assemblages de souveraineté</strong> où plusieurs ordres légitimes se chevauchent sans s’annuler, et dont la cohérence n’est pas verticale mais relationnelle. Nommer cela autrement n’est pas une pédanterie ; c’est la condition pour le penser, et donc pour le gouverner.</p>

<h2 id="monga-et-la-discipline-du-refus">Monga et la discipline du refus</h2>

<p>C’est ici qu’une voix comme celle de Célestin Monga m’est devenue indispensable. Camerounais, ancien vice-président de la Banque africaine de développement, ancien chef économiste de la même institution, ancien directeur à l’ONUDI, ancien cadre treize années durant à la Banque mondiale, il pense l’Afrique depuis l’intérieur même des institutions qui d’ordinaire la pensent depuis dehors. Cette position de surplomb pourrait l’incliner au discours convenu ; il fait exactement le contraire. Dans <em>Nihilisme et négritude</em>, paru aux PUF en 2009 et traduit chez Harvard University Press en 2016 sous le titre <em>Nihilism and Negritude</em>, il refuse à la fois le récit du désastre et celui de l’émergence. Il regarde les vies africaines telles qu’elles sont, dans la débrouille, le mariage, la musique, la mort, le sexe, le sacré, et il y trouve ce qu’il appelle des <strong>arts de vivre</strong> des manières de tenir, d’inventer, de plaisanter, d’aimer, de mourir qui ne se laissent capter ni par la lamentation occidentale ni par la flatterie afro-optimiste.</p>

<p>Le geste théorique le plus original de ce livre, et que la réception française a sous-estimé, est le retournement qu’il opère sur le concept de nihilisme. Là où la tradition européenne celle de Schopenhauer dans <em>Le Monde comme volonté et représentation</em> paru en 1819, celle de Nietzsche dans les fragments posthumes de la fin des années 1880, celle de Cioran dans <em>Précis de décomposition</em> paru chez Gallimard en 1949 voit dans le nihilisme la maladie de l’âme moderne, Monga suggère qu’il existe en Afrique une forme assumée, joyeuse, productive de nihilisme : la lucidité de qui a renoncé à toute consolation métaphysique et qui en tire une liberté d’invention quotidienne, plutôt qu’un désespoir.</p>

<blockquote>
  <p>Ne jamais chanter sur la musique écrite par d’autres. Quand on vous déclare sans espoir, ne pas vous lamenter. Quand on vous déclare émergents, ne pas vous enivrer.</p>
</blockquote>

<p>La leçon que je tire de ce livre est une discipline, et elle est plus exigeante qu’il n’y paraît. Toute flatterie est un piège, parce qu’elle achète votre adhésion en vous donnant l’impression d’être enfin reconnus. Or la reconnaissance, lorsqu’elle vient de la cour qu’on prétend quitter, n’est jamais qu’un autre mode de captation. Cette discipline a une conséquence pratique qu’il faut oser formuler, même si elle dérange. Une partie de la pensée africaine contemporaine, dans son geste même de libération, court le risque de devenir un genre identifiable, exporté, célébré, intégré au marché intellectuel mondial comme une niche prestigieuse. Les conférences se multiplient, les hashtags prolifèrent, les couvertures changent de ton. Mais si l’on remplace un récit infériorisant par un récit auto-célébratoire à usage interne, on n’a rien fait d’autre que retourner le miroir : on se regarde toujours dans un miroir, simplement, c’est le sien. La vraie souveraineté intellectuelle ne consiste pas à se voir beau, elle consiste à se voir tel qu’on est, dans la totalité contradictoire de ce qu’on est, sans dramatisation ni embellissement.</p>

<h2 id="construire-des-infrastructures-pas-des-manifestes">Construire des infrastructures, pas des manifestes</h2>

<p>La prochaine étape, celle qui nous incombe maintenant, n’est plus le moment de la critique ni celui du manifeste. Ces moments ont eu lieu, ils étaient nécessaires, ils ont produit ce qu’ils devaient produire. La prochaine étape est celle de la construction patiente d’infrastructures.</p>

<p><strong>Infrastructures intellectuelles d’abord</strong> : revues, presses, archives numérisées, traductions internes au continent un romancier wolof qui circule en kinyarwanda sans passer par le français, un philosophe igbo lu en amharique sans transiter par l’anglais. Cela peut paraître secondaire ; c’est absolument central. Tant qu’un intellectuel africain devra passer par Paris ou par Londres pour être lu par un autre intellectuel africain, la dépendance restera totale, quelles que soient les déclarations d’indépendance.</p>

<p><strong>Infrastructures cognitives ensuite</strong> : bases de données, observatoires, statistiques produites depuis nos propres définitions, langages techniques élaborés patiemment dans nos langues. L’expérience du Rwanda, qui a fait du kinyarwanda une langue d’État pleinement utilisable jusque dans l’administration la plus technique, montre que cela est possible, et qu’on l’a souvent traité comme impossible par paresse plus que par impossibilité réelle.</p>

<p><strong>Infrastructures humaines enfin</strong> : générations qui se transmettent quelque chose, qui n’ont pas besoin de passer par un campus américain pour se reconnaître entre elles, et qui acceptent la lenteur que demande tout travail réellement fondateur.</p>

<h2 id="la-diaspora-comme-extension-non-comme-avant-garde">La diaspora comme extension, non comme avant-garde</h2>

<p>La diaspora, dans cette construction, a un rôle particulier qu’il faut savoir tenir avec exactitude. Elle n’est pas une avant-garde, ce serait une prétention. Elle n’est pas non plus une fuite, c’est une calomnie. Elle est une extension, une excroissance du continent qui pense à distance, dans des conditions matérielles différentes, avec des contraintes intellectuelles différentes, et qui doit en permanence se rappeler que sa fonction n’est pas de remplacer le travail qui se fait sur place, mais de l’épauler. Les transferts financiers de la diaspora africaine, qui ont dépassé selon la Banque mondiale les quatre-vingt-dix milliards de dollars en 2022, soit davantage que l’aide publique au développement reçue par le continent, donnent à cette extension une réalité matérielle dont on ne mesure pas toujours la signification politique : la diaspora finance déjà, silencieusement, une part de la souveraineté qu’on cherche encore conceptuellement.</p>

<h2 id="penser-depuis-lavenir--une-autre-temporalité">Penser depuis l’avenir : une autre temporalité</h2>

<p>Reste la question de la temporalité, qui est peut-être la plus profonde de toutes. Penser depuis l’avenir, ce n’est pas refuser le passé. Le passé est là, il pèse, il a fabriqué nos institutions, nos États, nos langues, nos blessures. Le nier serait infantile. Mais reconnaître son poids n’oblige pas à en faire le seul horizon. La pensée occidentale moderne a longtemps fonctionné, depuis Condorcet et son <em>Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain</em> écrit en 1794 dans la clandestinité, sur l’idée que le futur était un progrès linéaire qui se déployait à partir du présent. Cette idée est en crise chez elle aujourd’hui, et il n’y a aucune raison d’en hériter au moment même où elle s’effondre.</p>

<p>Il est possible de penser le temps autrement : non comme une flèche qui irait du passé vers le futur, mais comme une conversation dans laquelle le futur souhaité exerce, dès maintenant, une pression sur les décisions présentes. Vivre depuis l’avenir, c’est laisser le futur orienter le présent, plutôt que de laisser le présent prolonger mécaniquement le passé subi.</p>]]></content><author><name>Tientcheu Nouake</name></author><category term="essai" /><summary type="html"><![CDATA[Penser l'Afrique non plus comme un retard à combler mais comme une avance cognitive : Mbembe, Sarr, Monga et la sortie du tribunal occidental.]]></summary><media:thumbnail xmlns:media="http://search.yahoo.com/mrss/" url="https://tientcheunouake.com/assets/images/rubriques/essai.webp" /><media:content medium="image" url="https://tientcheunouake.com/assets/images/rubriques/essai.webp" xmlns:media="http://search.yahoo.com/mrss/" /></entry><entry><title type="html">« Les Africains » : quand une phrase commence par un mensonge.</title><link href="https://tientcheunouake.com/articles/les-africains-quand-une-phrase-commence-par-un-mensonge/" rel="alternate" type="text/html" title="« Les Africains » : quand une phrase commence par un mensonge." /><published>2026-04-24T12:16:00+01:00</published><updated>2026-04-24T12:16:00+01:00</updated><id>https://tientcheunouake.com/articles/les-africains-quand-une-phrase-commence-par-un-mensonge</id><content type="html" xml:base="https://tientcheunouake.com/articles/les-africains-quand-une-phrase-commence-par-un-mensonge/"><![CDATA[<h2 id="quatre-démonstrations-contre-luniversalité-dun-généralisant"><em>Quatre démonstrations contre l’universalité d’un généralisant</em></h2>

<p>Il y a une phrase qui revient dans les conversations, dans les articles de presse, sur les plateaux de télévision, dans les discours politiques, dans les réunions d’ONG et dans les dîners en ville. Une phrase qui commence presque toujours de la même manière : « Les Africains… ». Et ce qui suit peut varier à l’infini. « Les Africains ne savent pas gérer leurs ressources. » « Les Africains ont un autre rapport au temps. » « Pour les Africains, la famille passe avant tout. » « Les Africains sont naturellement… » À chaque fois, on attend la suite avec l’attention polie de celui qui est prêt à recevoir un savoir. Et à chaque fois, ce qui vient après est une généralité. Parfois bienveillante, parfois méprisante, parfois teintée d’une fausse nostalgie pour un continent « authentique ». Mais toujours, sans exception, fausse. Pas moralement discutable. Pas contestable selon les sensibilités. Fausse au sens factuel, au sens de ce qu’on peut vérifier.</p>

<p>Cette réflexion est une démonstration. Une démonstration, en quatre temps, que la phrase « Les Africains… » est une phrase qui ne peut pas tenir debout, quelle que soit la direction dans laquelle on la pousse. Parce qu’elle repose sur une erreur de départ qui contamine tout ce qui vient après. Elle prétend parler d’un tout, alors que ce tout n’existe pas sous la forme qu’elle suppose. On va passer par la géographie, par l’économie, par l’histoire et par le langage. Quatre prismes. Quatre façons d’arriver à la même conclusion : <em>le généralisant est un falsificateur.</em> Et le falsificateur, ici, n’est pas toujours de mauvaise foi. Il est souvent simplement pressé. Intellectuellement pressé. Trop occupé pour s’arrêter à la complexité. Et c’est précisément là que commence le problème.</p>

<h3 id="première-démonstration--lillusion-de-lhomogénéité">Première démonstration : l’illusion de l’homogénéité</h3>

<p>Commençons par le plus visible et, paradoxalement, le plus ignoré : la géographie.</p>

<p>L’Afrique fait 30,37 millions de kilomètres carrés. Ce chiffre ne dit rien à personne tel quel, alors mettons-le en perspective. À l’intérieur du continent africain, vous pouvez faire tenir la totalité des États-Unis, la totalité de la Chine, la totalité de l’Inde, et la totalité de l’Europe occidentale. Et il vous reste encore de la place. L’Afrique est trois fois plus grande que l’Europe. Et pourtant, dans le langage courant, on en parle comme on parlerait d’un pays. Comme on dirait « en France » ou « au Japon ». On dit « en Afrique » avec la même facilité, la même certitude, la même absence de nuance. C’est une aberration cartographique que nous avons normalisée au point de ne plus la voir. Et cette normalisation a une histoire.</p>

<h4 id="le-mensonge-de-la-carte"><a href="https://youtu.be/elzDUFFGPYA?si=sMZ7zN3XDu9rXQTw">Le mensonge de la carte</a></h4>

<p>La projection de Mercator, adoptée en 1569 pour faciliter la navigation maritime, déforme les proportions de la Terre de manière à réduire visuellement les pays proches de l’équateur et à agrandir ceux proches des pôles. Résultat : sur la plupart des cartes que vous avez vues dans vos salles de classe, le Groenland semble aussi grand que l’Afrique. Le Groenland fait 2,1 millions de km². L’Afrique en fait 30,3 millions. Le Groenland est quatorze fois plus petit. Quatorze fois.</p>

<p>Cet écrasement visuel n’est pas anodin. Il conditionne notre perception de l’importance relative des espaces, donc des peuples qui y vivent, donc des histoires qui s’y déroulent. Un continent qui semble petit sur une carte devient facilement un continent « secondaire » dans l’ordre mental de celui qui regarde. La cartographie est une politique. Elle l’a toujours été. Je vous invite à suivre <a href="https://youtu.be/elzDUFFGPYA?si=sMZ7zN3XDu9rXQTw">cette analyse</a> du journaliste Alain FOKA.</p>

<h4 id="le-sahel-nest-pas-le-congo-le-congo-nest-pas-lafrique-australe">Le Sahel n’est pas le Congo. Le Congo n’est pas l’Afrique australe.</h4>

<p>Prenez le Sahel. Cette bande qui traverse le continent d’ouest en est, du Sénégal au Soudan, en passant par le Mali, le Niger, le Burkina Faso, le Tchad. Des sociétés dont les structures de pensée ont été profondément façonnées par le soufisme, les confréries, les réseaux de transmission du savoir islamique, les routes transsahariennes qui reliaient Tombouctou aux grandes bibliothèques de Fès et du Caire depuis le neuvième siècle. Des sociétés où l’oralité n’est pas une absence d’écriture, mais un système élaboré de transmission et de mémoire collective.</p>

<p>Maintenant prenez les plateaux de l’Afrique australe. Le Zimbabwe, la Zambie, le Mozambique, l’Afrique du Sud. Des économies qui ont été dévastées et transformées par le colonialisme britannique, l’apartheid, les guerres de libération, le déplacement forcé de populations entières. Des sociétés urbaines denses, avec des classes moyennes anciennes, des traditions syndicales puissantes, des industries minières dont l’histoire est intimement liée au capitalisme mondial depuis le dix-neuvième siècle.</p>

<p>Maintenant prenez Lagos. Vingt-deux millions de personnes dans une agglomération qui génère à elle seule près de 90 milliards de dollars de PIB par an, plus que certains pays africains entiers. Une ville où se côtoient une industrie musicale qui rayonne sur la planète, une industrie cinématographique qui produit plus de films par an que Hollywood, un secteur technologique parmi les plus dynamiques du continent. Lagos est simultanément New York et Calcutta. C’est une contradiction vivante et productive.</p>

<p>Qu’est-ce que le paysan soufiste du delta intérieur du Niger a en commun avec le syndicaliste de Johannesburg ou l’entrepreneur tech de Lagos ? Qu’est-ce qui justifie qu’on les range dans la même phrase, qu’on les soumette au même généralisant, qu’on leur attribue le même « caractère africain » ? La réponse est simple : rien. Rien d’autre que la géographie transformée en prison.</p>

<h4 id="le-déterminisme-climatique-dernier-refuge-du-paresseux">Le déterminisme climatique, dernier refuge du paresseux</h4>

<p>Quand le généralisant est acculé, il sort parfois un argument de secours : « Mais c’est le climat ! La chaleur, les maladies tropicales, la géographie physique… » C’est ce qu’on appelle le géodéterminisme, et c’est l’un des sophismes les plus résistants de la pensée coloniale recyclée. L’idée, dans sa version savante, c’est que les conditions climatiques et géographiques expliqueraient les prétendus « retards » de développement. Cette thèse a été défendue par des économistes sérieux et a irrigué des décennies de politique de développement. Elle a aussi été démontée méthodiquement, et pour plusieurs raisons solides.</p>

<p><strong>Premièrement</strong>, parce que l’Afrique n’a pas un seul climat. Elle a des déserts (le Sahara, le Namib, le Kalahari), des zones tropicales humides, des savanes, des forêts denses, des zones tempérées comme le Cap sud-africain, des zones semi-arides, des zones d’altitude. Parler du « climat africain », c’est aussi absurde que de parler du « climat asiatique » en regroupant Singapour et la Sibérie.</p>

<p><strong>Deuxièmement</strong>, parce que des zones aux conditions climatiques similaires ont des trajectoires de développement radicalement différentes selon les politiques mises en œuvre, les structures institutionnelles héritées, et surtout les décisions extérieures qui les ont affectées. Le Honduras et Singapour ont des conditions tropicales comparables. Ils n’ont pas le même PIB par habitant. La différence ne s’explique pas par la température.</p>

<p><strong>Troisièmement</strong>, et c’est peut-être le plus important : le géodéterminisme inverse systématiquement la causalité. Ce n’est pas le climat qui a généré la pauvreté africaine. Ce sont des siècles d’extraction, de déportation, de destruction des structures institutionnelles locales, puis des décennies de conditionnalaires économiques imposées de l’extérieur, qui ont généré les fragilités actuelles. La géographie n’explique rien. Elle sert d’alibi.</p>

<h3 id="deuxième-démonstration--le-biais-du-miroir">Deuxième démonstration : le biais du miroir</h3>

<p>Le deuxième généralisant est économique. Et il est peut-être le plus pernicieux, parce qu’il se présente avec les habits de la science. Des chiffres. Des graphiques. Des indices. Des classements. L’apparence de la rigueur.</p>

<p>Le discours économique dominant sur l’Afrique est un discours du manque. L’Afrique manque de capital. L’Afrique manque d’institutions. L’Afrique manque de formalisation. L’Afrique manque d’infrastructure. L’Afrique manque de gouvernance. Chaque rapport, chaque étude, chaque conférence internationale commence par la liste de ce qui n’est pas là. Et cette liste de manques structure une vision : l’Afrique est un continent en déficit. Un continent en retard. Un continent qui court après un train qu’il n’a pas pris. Cette vision est une erreur de cadre et je m’en vais vous dire pourquoi.</p>

<h4 id="ce-que-personne-ne-voit-dans-léconomie-informelle">Ce que personne ne voit dans l’économie informelle</h4>

<p>Dans la plupart des pays africains, entre 70 et 90 % de l’activité économique se déroule dans ce que les économistes appellent « le secteur informel ». Marchands ambulants, artisans, petits transformateurs de produits agricoles, réseaux de distribution parallèles, systèmes de crédit entre particuliers, économies du débrouillage. Quand l’économiste standard regarde ça, il voit un problème. Un signe de sous-développement. Un indicateur de la faiblesse des institutions étatiques. Il voit une anomalie qu’il faut corriger, formaliser, enregistrer, taxer. Ce que l’économiste standard ne voit pas, parce que ses outils ne sont pas calibrés pour le voir, c’est que ce secteur dit informel est en réalité un système institutionnel d’une sophistication remarquable. C’est un ensemble de réseaux, de normes, de mécanismes de confiance et de modes de régulation sociale construits sur des générations pour répondre à des besoins réels, dans des contextes où l’État était absent, prédateur, ou les deux.</p>

<p>Prenons le système des tontines. Dans sa forme la plus élémentaire, une tontine, c’est un groupe de personnes qui se réunissent régulièrement, versent chacune une cotisation, et remettent la totalité de la cagnotte à l’un des membres, en rotation. Chaque membre reçoit la totalité une fois avant que le cycle ne recommence. C’est, en substance, un système d’épargne forcée et de crédit sans intérêt, sans banque, sans garantie formelle, sans contrat écrit. Et ça fonctionne. Partout au Sud du Sahara. Dans les diasporas à Paris, à Londres, à New York. Dans les communautés afro-caribéennes qui ont transporté la pratique à travers l’Atlantique. Ça fonctionne parce que le mécanisme de confiance qui le sous-tend n’est pas contractuel. Il est social. La sanction du défaillant n’est pas judiciaire. Elle est communautaire. Ce qui est infiniment plus efficace dans des contextes où le système judiciaire est lent, coûteux ou inaccessible.</p>

<p>Un système de crédit qui n’a pas besoin de banque pour fonctionner, qui ne génère pas d’intérêt, qui repose sur une confiance mutuellement construite et socialement garantie : est-ce un système « sous-développé » ? Ou est-ce un système qui a résolu le problème de l’accès au crédit d’une manière différente, mais parfaitement fonctionnelle, que les institutions formelles ont mis des siècles à approcher avec des produits comme le microcrédit, qui eux génèrent des intérêts, souvent abusifs, et qui ont parfois produit des catastrophes sociales ?</p>

<p>Je ne dis pas que les tontines sont la solution à tout. Je dis que quand on les lit comme « un manque de banques », on rate l’essentiel. On rate le fait qu’il s’agit d’une solution, pas d’une absence.</p>

<h4 id="le-sous-développement-est-une-aberration-temporelle">Le sous-développement est une aberration temporelle</h4>

<p>Allons plus loin sur le concept même de « sous-développement ». Parce que ce mot, qui semble purement descriptif, est en réalité une machine à falsifier. Il implique une trajectoire linéaire. Un chemin unique. Une direction unique. Et une hiérarchie temporelle : certains pays sont en avance, d’autres sont en retard. Les premiers ont fait quelque chose de juste. Les seconds n’ont pas encore fait ce qu’il faut faire. La solution serait donc d’imiter les premiers en tenant compte de ses dotations. De « rattraper » leur modèle.</p>

<p>Ce schéma est faux à plusieurs niveaux. Il est faux parce qu’il suppose que le développement des uns est indépendant du sous-développement des autres. Or ce n’est pas le cas. La richesse accumulée par les économies européennes aux dix-huitième et dix-neuvième siècles est en partie directement construite sur le travail forcé de millions d’Africains déportés. La traite transatlantique a privé le continent de sa population la plus productive durant plusieurs siècles. Le sous-développement africain et le développement européen ne sont pas deux trajectoires parallèles. Ce sont deux faces du même processus historique.</p>

<p>Il est faux aussi parce qu’il suppose que le modèle des pays dits « développés » est universellement désirable et reproductible. Or ce modèle est un modèle de consommation de ressources qui, s’il était adopté par l’ensemble de la planète, nécessiterait plusieurs planètes supplémentaires. Le mode de vie américain généralisé à huit milliards de personnes est physiquement impossible. Demander aux pays du continent africain de « se développer » en suivant ce modèle, c’est soit les condamner à l’échec, soit proposer une catastrophe écologique globale.</p>

<p>Il est faux enfin parce qu’il néglige de mesurer ce que les économies africaines produisent effectivement mais qui n’entre pas dans les statistiques standard du PIB. Les réseaux de soin communautaire. La gestion collective des ressources naturelles. Les systèmes de transmission du savoir. Les économies de subsistance qui protègent contre les chocs extérieurs. Rien de tout cela n’apparaît dans les tableaux. Donc rien de tout cela n’existe dans la vision économique dominante. Mais tout cela existe dans la réalité.</p>

<h4 id="le-paradoxe-de-laide">Le paradoxe de l’aide</h4>

<p>Le paradoxe le plus saisissant du discours économique sur l’Afrique, c’est qu’il présente le continent comme un récepteur d’aide alors que les flux financiers réels vont en grande partie dans le sens inverse. L’aide publique au développement vers l’Afrique représente environ 50 milliards de dollars par an. Les flux illicites sortant du continent, eux, sont estimés entre 50 et 80 milliards de dollars par an. Les transferts de bénéfices des multinationales vers leurs pays d’origine représentent des dizaines de milliards supplémentaires. Si on additionne tout cela, l’Afrique est un exportateur net de richesse vers le reste du monde. Pas un récepteur.</p>

<p>Dans ce contexte, qualifier l’aide internationale de générosité est au mieux une simplification. C’est comme briser la jambe de quelqu’un et lui reprocher de boiter, tout en lui proposant une béquille de mauvaise qualité dont il doit payer les intérêts. Mais ce renversement ne peut pas être vu dans un cadre d’analyse qui part du principe que l’Afrique est déficiente. Parce que dans ce cadre, la question n’est jamais « qui extrait ? » mais toujours « que manque-t-il ? ». C’est un cadre conçu pour produire des diagnostics qui exonèrent les acteurs extérieurs et responsabilisent les acteurs intérieurs.</p>

<h3 id="troisième-démonstration--la-falsification-mémorielle">Troisième démonstration : la falsification mémorielle</h3>

<p>Le troisième généralisant est historique. Et il est celui qui pose le problème le plus profond, parce qu’il s’attaque à la mémoire. Il ampute. Il simplifie. Et dans cette amputation, il nie aux sociétés africaines quelque chose de fondamental : le droit à leur propre complexité.</p>

<p>L’histoire de l’Afrique, telle qu’elle est encore souvent racontée et évoquée dans les conversations courantes, commence à peu près au quinzième ou seizième siècle, avec l’arrivée des Européens sur les côtes. Ce qui s’est passé avant n’existe pas vraiment dans la conscience collective mondiale. Ou plutôt, ça existe sous forme d’images vagues : « des royaumes », « des tribus », « des empires parfois ». Rien de très précis. Rien de très structuré. Rien qui soit à la hauteur de ce que c’était réellement.</p>

<h4 id="des-empires-avant-la-colonisation">Des empires avant la colonisation</h4>

<p>L’Empire du Mali, au quatorzième siècle, est l’un des États les plus riches et les plus puissants du monde connu. Mansa Musa, qui en est le souverain en 1324, effectue un pèlerinage à La Mecque qui reste dans les annales arabes et égyptiennes comme l’un des événements économiques les plus spectaculaires de l’histoire médiévale. Il distribue tellement d’or sur son passage que le prix de l’or s’effondre dans tout le bassin méditerranéen et ne se relève pas avant une décennie. Un seul homme provoque une crise de liquidité à l’échelle du bassin méditerranéen. Ce n’est pas le roi d’une « tribu ». C’est le dirigeant d’un empire continental.</p>

<p>Tombouctou, à la même époque, est une ville universitaire. La Sankore, qui en est l’une des principales institutions, attire des étudiants et des savants de tout le monde islamique. On y enseigne la théologie, le droit, la médecine, les mathématiques, l’astronomie. Les bibliothèques privées de Tombouctou contenaient, on l’estime aujourd’hui, entre 300 000 et 700 000 manuscrits. Des textes de philosophie, de poésie, de sciences, de droit. Certains sont encore en cours d’étude et de traduction. Ils attestent d’une vie intellectuelle que le discours colonial a méthodiquement effacée.</p>

<p>Le Royaume du Kongo, au moment où les Portugais arrivent au quinzième siècle, est un État centralisé avec une administration, un système fiscal, une diplomatie et une noblesse titrée. Les rois du Kongo entretiennent des relations diplomatiques d’égal à égal avec le roi du Portugal. Des ambassadeurs kongolais se rendent à Lisbonne. Des nobles kongolais font leurs études en Europe. Le roi Afonso Iᵉʳ écrit des lettres au roi du Portugal, en latin, pour protester contre la traite d’esclaves qui dévaste son pays. Ces lettres existent. Elles sont dans les archives portugaises. Elles attestent d’un souverain instruit, politique, conscient des enjeux internationaux de son époque.</p>

<p>Les cités-États swahili de la côte orientale africaine, comme Kilwa, Mombasa, Malindi, sont des métropoles commerciales qui participent aux réseaux d’échanges de l’océan Indien depuis le huitième ou neuvième siècle. Elles commercent avec l’Arabie, la Perse, l’Inde, la Chine. Des céramiques chinoises et des monnaies indiennes ont été trouvées dans les fouilles archéologiques de la côte swahili. Ce n’est pas un « isolement africain ». C’est une intégration dans les réseaux commerciaux mondiaux, plusieurs siècles avant que Vasco de Gama ne prétende « découvrir » la route des Indes.</p>

<h4 id="la-conférence-de-berlin--une-fracture-ontologique">La conférence de Berlin : une fracture ontologique</h4>

<p>En 1884 et 1885, des représentants de quatorze États européens et des États-Unis se réunissent à Berlin pour se partager un continent qu’ils ne contrôlent pas encore entièrement. Ils tracent des lignes sur une carte. Ces lignes deviennent des frontières. Ces frontières découpent les peuples, coupent les routes commerciales anciennes, séparent les groupes linguistiques et les unités politiques préexistantes, et créent des entités administratives artificielles qui n’ont aucun sens en termes d’histoire, de géographie humaine ou de logique sociale.</p>

<p>Quatorze nations européennes et américaines, qui n’ont aucun titre sur ces territoires, se partagent un continent de 30 millions de kilomètres carrés. Aucun Africain n’est invité à la conférence. Aucun représentant. Aucun observateur. Aucun témoignage. Un continent est redistribué entre des puissances qui n’y vivent pas, et les peuples de ce continent n’ont pas voix au chapitre.</p>

<p>Les frontières issues de Berlin sont encore en place aujourd’hui. Elles sont la matrice de la plupart des conflits qui ont secoué le continent depuis les indépendances. Le Nigeria, qui regroupe dans ses frontières coloniales des groupes aussi différents que les Haoussa-Peul du Nord, les Yoruba du Sud-Ouest et les Igbo du Sud-Est, n’est pas une nation naturelle. C’est une construction administrative britannique. Le même constat vaut pour une grande partie des États du continent.</p>

<p>Et pourtant, quand des conflits éclatent dans ces espaces, le discours dominant les explique par le « tribalisme africain ». La violence serait dans l’essence africaine. Ce n’est pas une analyse. C’est une falsification. C’est projeter sur les victimes la responsabilité de la violence que le découpage colonial a introduite. C’est expliquer l’incendie par le caractère inflammable de la maison, en omettant de mentionner l’incendiaire.</p>

<h4 id="le-refus-de-la-contemporanéité">Le refus de la contemporanéité</h4>

<p>Il y a une tendance dans l’observation occidentale des sociétés africaines qui consiste à les placer dans un autre temps. Un temps antérieur. Un temps qui précèderait la modernité. Quand on décrit ces sociétés, on utilise souvent un présent ethnographique qui est en réalité un imparfait : « Les Africains vivent… », « En Afrique, les structures familiales sont… ». Comme si ces sociétés étaient figées dans un temps prémoderne, en attente d’entrer dans l’histoire.</p>

<p>Mais les sociétés africaines sont pleinement contemporaines. Elles sont dans le même présent que tous. Elles négocient, comme toutes les sociétés humaines, avec la mondialisation, avec le changement climatique, avec les nouvelles technologies, avec les transformations de la famille et du genre, avec les questions de souveraineté et d’identité. Elles le font avec leurs héritages propres, leurs contradictions propres, leurs vitesses propres. Exactement comme le font les sociétés européennes, asiatiques et américaines. Il n’y a pas une Afrique « en retard » et un Occident « en avance ». Il y a des sociétés humaines multiples, toutes contemporaines, depuis des positions historiques et des héritages institutionnels différents. C’est beaucoup plus intéressant que la version simplifiée. Et c’est surtout vrai.</p>

<h3 id="quatrième-démonstration--la-dépossession-du-je">Quatrième démonstration : la dépossession du «Je»</h3>

<p>Le quatrième et dernier généralisant est peut-être le plus profond, parce qu’il ne porte pas sur des faits géographiques, économiques ou historiques. Il porte sur quelque chose d’encore plus fondamental : le droit à la parole. La question de qui est autorisé à être le sujet d’un discours sur soi-même.</p>

<p>Il existe une abondante production intellectuelle, littéraire et philosophique en Afrique et par des penseurs africains sur l’Afrique, sur l’humanité, sur la politique, sur l’économie, sur la condition contemporaine. Cette production existe. Elle est vaste. Elle est rigoureuse. Elle est diverse. Et dans le discours dominant occidental, elle est soit ignorée, soit lue d’une manière très particulière : comme une réponse. Une réponse aux questions que se posent les Occidentaux. Une réaction au colonialisme. Une protestation contre le racisme. Comme si la pensée africaine n’existait que comme réaction à la pensée occidentale. Comme si elle n’avait pas de questions propres, de problèmes propres, d’élaborations autonomes. Comme si le « Je » africain ne pouvait entrer dans l’espace discursif mondial qu’à condition de porter un boulet : la nécessité permanente de se définir par rapport à ceux qui l’avaient nié.</p>

<h4 id="le-discours-du-sauvetage">Le discours du sauvetage</h4>

<p>Il y a un appareil discursif qu’on pourrait appeler le « discours du sauvetage ». C’est l’ensemble des représentations et des récits qui organisent la relation entre l’Occident et l’Afrique autour d’une asymétrie fondamentale : d’un côté, l’acteur. De l’autre, le patient. D’un côté, celui qui intervient, qui aide, qui développe, qui sauve. De l’autre, celui qui est aidé, développé, sauvé.</p>

<p>Ce discours est présent dans la communication des ONG, dans les campagnes de levée de fonds, dans le journalisme international sur l’Afrique, dans les discours diplomatiques, dans les programmes d’aide au développement. Il est fait d’images d’enfants aux ventres gonflés, de villages qui « bénéficient » de programmes extérieurs, de « success stories » qui commencent toujours par une intervention venue d’ailleurs. Il efface méthodiquement la subjectivité africaine. Les Africains y sont des corps, des besoins, des bénéficiaires. Pas des agents. Pas des sujets. Et ce discours remplit une fonction très précise : il justifie une relation de pouvoir. Si l’Afrique est fondamentalement déficiente, si les Africains sont fondamentalement en attente de secours, alors les décisions qui les concernent peuvent légitimement être prises ailleurs, par d’autres. Les politiques économiques peuvent être dictées par le FMI. Les programmes de santé peuvent être conçus à Washington ou à Genève. Les investissements peuvent être conditionnés par des critères de « bonne gouvernance » définis par des institutions dans lesquelles les pays africains n’ont pas de poids décisionnaire réel. Tout cela devient logique, voire bienveillant, dans le cadre du discours du sauvetage.</p>

<p>Sauf que ça ne sauve rien. L’histoire de l’aide internationale au développement, sur les soixante dernières années, est largement une histoire d’échec. Pas parce que les gens qui y travaillent sont de mauvaise foi. Mais parce que le cadre est faux. On ne peut pas développer un continent en partant du principe que ses habitants sont fondamentalement incapables de se gouverner eux-mêmes. Les institutions qui durent sont celles qui émergent de processus politiques internes, même imparfaits, même conflictuels. Parce qu’elles sont responsables devant les populations qu’elles gouvernent, pas devant les bailleurs de fonds qui les ont financées.</p>

<h4 id="lafrique-fausse--un-écran-sur-nos-propres-angoisses">L’Afrique fausse : un écran sur nos propres angoisses</h4>

<p>Et c’est ici qu’on arrive au cœur du sujet. L’Afrique du généralisant n’est pas une description de la réalité africaine. C’est une projection. C’est un écran sur lequel le discours dominant projette ses propres angoisses, ses propres contradictions, ses propres besoins symboliques. L’Afrique comme continent de la nature brute sert à projeter le fantasme de l’ailleurs sauvage, non corrompu par la modernité. L’Afrique comme continent de la pauvreté irrémédiable sert à justifier un système de redistribution internationale qui est en réalité un système de conditionnement et de contrôle. L’Afrique comme continent du chaos sert à justifier des interventions militaires et politiques qui préservent des équilibres de pouvoir utiles à d’autres. L’Afrique comme continent du « tribalisme » sert à externaliser la violence ethnique et nationaliste, comme si l’Europe du vingtième siècle n’avait pas produit les génocides les plus industriels de l’histoire humaine.</p>

<p>Dans toutes ces configurations, l’Afrique n’est pas un sujet. Elle est un miroir. Elle reflète ce que le discours dominant a besoin d’y voir pour fonctionner. Et tant que ce miroir est en place, les Africains réels, dans leur diversité, leur complexité, leur contemporanéité, leurs propres questions et leurs propres projets, ne peuvent pas être entendus. Parce que ce qu’ils disent ne correspond pas au reflet attendu.</p>

<h4 id="la-pensée-africaine-ne-se-lit-pas-comme-une-réponse">La pensée africaine ne se lit pas comme une réponse</h4>

<p>Il serait injuste de clore cette partie sans dire clairement la chose suivante : le discours africain lui-même n’est pas monolithique. Il y a des débats, des tensions, des désaccords profonds à l’intérieur de ce qu’on appellerait « la pensée africaine ». Il y a des afro-optimistes qui insistent sur les dynamiques de transformation en cours, sur l’entrepreneuriat, sur la classe moyenne émergente, sur les potentiels de croissance réels. Il y a des penseurs critiques qui refusent d’être emportés par un optimisme qu’ils lisent comme une nouvelle forme de dépolitisation. Il y a des féministes africaines qui remettent en question aussi bien le patriarcat local que le féminisme occidental, en proposant des analyses ancrées dans des histoires et des logiques spécifiques.</p>

<p>Tout cela existe. Tout cela débate. Tout cela produit. Et tout cela est fondamentalement incompatible avec le généralisant. Parce que tout cela est spécifique. Tout cela commence par nommer : quel pays, quelle tradition, quel problème, quelle époque. Le généralisant, lui, commence par effacer tout ça. En réalité, il est l’expression d’un désintérêt. Pas toujours d’une hostilité. Souvent simplement d’une paresse intellectuelle. « Les Africains… », c’est la phrase de quelqu’un qui n’a pas voulu se donner la peine de savoir.</p>

<h3 id="sortir-du-pour-pour-entrer-dans-le-avec">Sortir du « Pour » pour entrer dans le « Avec »</h3>

<p>Voilà où nous en sommes après ces quatre démonstrations. Géographie : l’Afrique est un continent d’une diversité physique et humaine telle qu’aucun généralisant ne peut l’embrasser sans mentir. Économie : les systèmes que le regard extérieur lit comme des manques sont souvent des solutions originales à des problèmes réels, construites dans des contextes où les modèles importés ne fonctionnent pas. Histoire : les sociétés africaines ont une profondeur et une complexité politique qui précèdent de très loin la colonisation, et les conflits contemporains ne peuvent pas être compris sans comprendre les fractures que la colonisation a introduites. Langage : le discours sur l’Afrique est souvent moins une description de l’Afrique qu’une projection des besoins symboliques de ceux qui parlent.</p>

<p>Que faire de tout ça ? La réponse n’est pas de remplacer un généralisant par un autre. Remplacer « Les Africains sont pauvres » par « Les Africains sont résilients » ou « Les Africains sont innovants », ce n’est pas une solution. C’est la même erreur avec une autre valence émotionnelle. Le problème n’est pas le contenu du généralisant. C’est la forme. C’est le fait de généraliser. C’est d’appliquer un prédicat universel à un sujet qui n’a pas d’unité réelle.</p>

<p>La nouvelle grammaire commence par un acte très simple : la question. Avant de parler de l’Afrique, on demande : lequel des cinquante-cinq pays ? Quelle région dans ce pays ? Quelle période historique ? Quelle classe sociale ? Quel groupe d’âge ? Quelle logique institutionnelle ? On spécifie. On contextualise. On nomme. Et quand on ne sait pas, on dit qu’on ne sait pas. C’est plus court que n’importe quelle généralisation. <strong>Et c’est la vérité.</strong></p>

<h4 id="ce-que-le-généralisant-dit-de-celui-qui-généralise">Ce que le généralisant dit de celui qui généralise</h4>

<p>La dernière chose que je voudrais dire, et c’est peut-être la plus importante : le généralisant nous dit quelque chose sur celui qui généralise, pas sur ceux qui sont généralisés. Quand quelqu’un dit « Les Africains… », cette phrase révèle une relation au savoir, une relation au monde, une relation à l’autre. Elle révèle un endroit où la curiosité s’est arrêtée. Un point où la réalité de l’autre a été jugée trop complexe, trop lointaine, trop peu importante pour mériter un effort réel de compréhension. Ce n’est pas une question de mauvaise volonté. C’est une question d’habitude. Et les habitudes intellectuelles ne se changent pas avec de la bonne volonté. Elles se changent avec de la méthode. Avec de l’information. Avec de la rencontre. Avec une décision délibérée de sortir du confort de ce qu’on croit déjà savoir.</p>

<p>L’Afrique (le continent) demande à être connue. Dans sa pluralité, dans ses contradictions, dans sa contemporanéité, dans sa capacité à poser des questions que le reste du monde n’a pas encore pensé à formuler. Et cette connaissance commence par un acte minimal d’honnêteté intellectuelle : reconnaître que la phrase « Les Africains… » ne peut pas se terminer correctement. Parce qu’elle commence par une erreur.</p>

<p>C’est cette erreur que cet article a voulu dissoudre. Avec des faits. Avec du réel. Avec le respect que mérite la complexité.</p>]]></content><author><name>Tientcheu Nouake</name></author><category term="perspective" /><summary type="html"><![CDATA[Dire « les Africains » comme si un milliard quatre cents millions de personnes formaient un bloc homogène est une erreur factuelle, pas seulement morale. Cet article le démontre en quatre temps.]]></summary><media:thumbnail xmlns:media="http://search.yahoo.com/mrss/" url="https://tientcheunouake.com/assets/images/rubriques/perspective.webp" /><media:content medium="image" url="https://tientcheunouake.com/assets/images/rubriques/perspective.webp" xmlns:media="http://search.yahoo.com/mrss/" /></entry><entry><title type="html">L’Afrique face aux Chocs Géoéconomiques du Moyen-Orient, des Indépendances au Blocage d’Ormuz</title><link href="https://tientcheunouake.com/articles/lafrique-face-aux-chocs-geoeconomiques-du-moyen-orient-des-independances-au/" rel="alternate" type="text/html" title="L’Afrique face aux Chocs Géoéconomiques du Moyen-Orient, des Indépendances au Blocage d’Ormuz" /><published>2026-04-18T12:17:41+01:00</published><updated>2026-04-18T12:17:41+01:00</updated><id>https://tientcheunouake.com/articles/lafrique-face-aux-chocs-geoeconomiques-du-moyen-orient-des-independances-au</id><content type="html" xml:base="https://tientcheunouake.com/articles/lafrique-face-aux-chocs-geoeconomiques-du-moyen-orient-des-independances-au/"><![CDATA[<p>Si la littérature s’attarde fréquemment sur la dépendance de l’Afrique envers les capitaux occidentaux ou les infrastructures asiatiques, elle omet souvent d’analyser le cordon ombilical géoéconomique qui relie le continent au Moyen-Orient. Pourtant, les soubresauts de la péninsule arabique et du golfe Persique dictent, depuis sept décennies, les trajectoires budgétaires, énergétiques et sécuritaires des États africains. De la création de l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA) sur fond de luttes d’influence idéologiques, jusqu’à l’actuelle crise du détroit d’Ormuz (printemps 2026) qui menace de faillite l’agriculture ouest-africaine, l’Afrique subit l’hégémonie de son voisinage moyen-oriental. Cet article propose une dissection clinique des mécanismes de cette dépendance, du fardeau historique de la dette liée aux chocs pétroliers aux récentes ripostes institutionnelles et financières élaborées par l’Union Africaine pour bâtir, enfin, une souveraineté continentale.</p>

<h2 id="la-matrice-historique--diplomatie-chocs-asymétriques-et-genèse-de-la-dette">La matrice historique : Diplomatie, chocs asymétriques et genèse de la dette</h2>

<h3 id="le-socle-institutionnel--casablanca-monrovia-et-larbitrage-daddis-abeba">Le socle institutionnel : Casablanca, Monrovia et l’arbitrage d’Addis-Abeba</h3>

<p>Au début des années 1960, la construction de l’architecture institutionnelle africaine s’opère dans un contexte de forte ingérence intellectuelle et diplomatique. Le panarabisme porté par l’Égypte nassérienne tente de fusionner avec le panafricanisme pour créer un bloc anti-impérialiste radical, soutenu par l’URSS. Cette vision clive le continent.</p>

<p>En 1961, deux trajectoires de développement s’affrontent formellement :</p>

<ul>
  <li><strong>Le Groupe de Casablanca</strong> (Égypte, Ghana, Guinée, Mali, Maroc), qui milite pour un fédéralisme continental immédiat, une armée commune et un interventionnisme assumé.</li>
  <li><strong>Le Groupe de Monrovia</strong> (rassemblant une majorité d’États subsahariens et francophones modérés), qui privilégie une approche incrémentale, centrée sur la coopération économique, l’inviolabilité des frontières étatiques et le maintien des flux de capitaux avec les anciennes métropoles.</li>
</ul>

<p>La création de l’OUA à Addis-Abeba en mai 1963 consacre la victoire doctrinale du Groupe de Monrovia. Cependant, cette orientation économique va se heurter au mur des réalités géopolitiques moyen-orientales dix ans plus tard.</p>

<h3 id="le-piège-pétrolier-et-le-plan-daction-de-lagos">Le piège pétrolier et le Plan d’Action de Lagos</h3>

<p>En 1973, en pleine guerre du Kippour, l’OUA orchestre une rupture diplomatique collective avec Israël en échange de la promesse d’une solidarité et d’investissements arabes. Si le pari politique est tenu, la sanction macroéconomique est cataclysmique. L’embargo décidé par l’OPAEP provoque le premier choc pétrolier : entre octobre 1973 et l’hiver 1974, le prix du baril est multiplié par quatre. Bien que qualifiés de «pays amis», les jeunes États africains non producteurs d’hydrocarbures subissent une inflation importée fulgurante. C’est le point d’ancrage historique de la crise de la dette africaine : pour financer des factures énergétiques insoutenables, l’Afrique subsaharienne emprunte massivement. Le second choc pétrolier de 1979 vient achever les plans d’industrialisation naissants.</p>

<p>Face à ce constat d’une vulnérabilité absolue aux cours fixés par le Golfe, l’OUA adopte en 1980 le fameux <strong>Plan d’Action de Lagos</strong>. Ce document fondateur, véritable cri de ralliement intellectuel, théorisait déjà la nécessité pour l’Afrique de se développer par l’autosuffisance collective et l’intégration des marchés régionaux, jetant les bases idéologiques de ce qui deviendra bien plus tard la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf).</p>

<h2 id="léconomie-politique-des--proxy-wars---capture-des-ressources-et-faillite-de-létat-soudanais">L’économie politique des « Proxy Wars » : Capture des ressources et faillite de l’État soudanais</h2>

<p>Au XXIe siècle, la nature de l’ingérence évolue. Avec l’effondrement institutionnel libyen en 2011 qui a déversé arsenaux et chaos dans le Sahel, l’Afrique devient un terrain de jeu ouvert. Aujourd’hui, les États du Conseil de coopération du Golfe (CCG), principalement l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis (EAU), ont substitué la diplomatie du carnet de chèques à la solidarité tiers-mondiste.</p>

<h3 id="la-stratégie-des--spatial-fixes-">La stratégie des « Spatial Fixes »</h3>

<p>Poussées par leurs immenses besoins de diversification hors pétrole (Vision 2030 saoudienne) et de sécurité alimentaire, les puissances du Golfe s’approprient les facteurs de production de la Corne de l’Afrique. Ce mécanisme, que la géographie radicale nomme «spatial fixes», vise à exporter les excédents de capitaux du Golfe pour accaparer terres arables, minéraux critiques et terminaux portuaires (via des opérateurs comme DP World) en Éthiopie, à Djibouti et en Somalie.</p>

<h3 id="le-soudan--la-destruction-systémique-par-la-rente">Le Soudan : La destruction systémique par la rente</h3>

<p>L’investissement asymétrique des EAU (plus de 47 milliards de dollars dans la région, dont 21,9 milliards au Soudan) et de l’Arabie saoudite a fini par désintégrer les États. Le Soudan en est le martyr absolu. La guerre civile qui le ravage depuis avril 2023 est une «guerre par procuration» financée par le Golfe.</p>

<p>Abou Dabi soutient logistiquement les Forces de soutien rapide (RSF) pour sécuriser ses routes de contrebande de l’or, tandis que Riyad et Le Caire arment l’armée régulière (SAF). Fin 2025, la chute d’El Fasher et les rapports accablants de l’ONU décrivant un «laboratoire d’atrocités» au Darfour illustrent l’échec total des instances africaines (Autorité intergouvernementale pour le développement - IGAD) à stopper un conflit où l’argent arabe dicte la durée des hostilités, poussant 12 millions de civils à l’exode et fragmentant le pays de manière quasi irréversible.</p>

<h2 id="le-blocage-dormuz-et-lasphyxie-des-économies-africaines">Le blocage d’Ormuz et l’asphyxie des économies africaines</h2>

<p>L’année 2026 marque un nouveau paroxysme dans la brutalité des mécanismes de transmission des crises. Le conflit au Moyen-Orient s’est régionalisé, affectant directement deux goulots d’étranglement vitaux : le détroit de Bab el-Mandeb (déserté face aux Houthis) et le détroit d’Ormuz.</p>

<h3 id="les-délibérations-durgence-de-la-cea-tanger-avril-2026">Les délibérations d’urgence de la CEA (Tanger, Avril 2026)</h3>

<p>L’impact macroéconomique de cette crise globale a été le sujet central de la 58e session de la Commission économique des Nations Unies pour l’Afrique (CEA), qui s’est tenue à Tanger, au Maroc, du 28 mars au 3 avril 2026. Le constat dressé par la CEA, la BAD et le PNUD est sans appel : les chocs actuels se propagent plus rapidement que jamais. Avec l’escalade militaire ayant entraîné un blocage d’Ormuz (décrit comme la pire perturbation depuis les années 1970), les prix du pétrole ont enregistré un bond de plus de 50 % au premier trimestre 2026. L’impact est triple :</p>

<ol>
  <li><strong>Choc monétaire et dette :</strong> 29 monnaies africaines se sont lourdement dépréciées, faisant exploser mécaniquement le coût du service de la dette extérieure.</li>
  <li><strong>Destruction de la croissance :</strong> La Banque africaine de développement (BAD) anticipe une perte sèche de 0,2 point de pourcentage de croissance pour l’Afrique en 2026.</li>
  <li><strong>L’éviction du marché des fertilisants :</strong> Le Golfe fournit plus de 30 % des exportations mondiales d’engrais (ammoniac, urée). Avec un marché spot de l’urée touchant les 1 000 dollars la tonne en avril 2026 à cause du blocage maritime, les États africains aux marges budgétaires limitées (comme le Kenya ou l’Ouganda) sont littéralement évincés du marché des intrants. Sans engrais pour la saison des semis, l’Afrique de l’Est et de l’Ouest se dirigent vers des pénuries alimentaires systémiques massives d’ici 2027.</li>
</ol>

<h2 id="souveraineté-et-architecture-financière--les-réponses-africaines-de-2026">Souveraineté et Architecture Financière : Les réponses africaines de 2026</h2>

<p>L’Afrique n’est cependant plus confinée à une posture de victime expiatoire. La crise de 2026 a déclenché une accélération spectaculaire de l’intégration institutionnelle et financière du continent.</p>

<h3 id="laccord-historique-sur-le-mécanisme-africain-de-stabilité-financière-masf">L’Accord historique sur le Mécanisme Africain de Stabilité Financière (MASF)</h3>

<p>Pour briser le cycle séculaire de dépendance à la dette lors des chocs pétroliers exogènes, l’Union Africaine met sur pied le MASF. Cet outil, conçu pour mutualiser les réserves de change africaines et fournir des liquidités d’urgence hors des conditionnalités restrictives du FMI, a connu une avancée historique. Le 15 avril 2026, en marge des réunions de printemps de Bretton Woods à Washington, le président de la BAD a signé un Mémorandum d’Entente (MoU) stratégique avec le Mécanisme européen de stabilité (MES). Cet accord inédit permet à l’Afrique d’acquérir l’expertise technique européenne en matière de financement sur les marchés et de gestion de crise, rapprochant le continent de son ambition de corriger l’anomalie historique qui fait d’elle la seule région du monde dépourvue d’un tel filet de sécurité financier.</p>

<h3 id="reconquérir-lespace-maritime--la-stratégie-aim-2050">Reconquérir l’espace maritime : La Stratégie AIM 2050</h3>

<p>Face à l’hégémonie de l’Arabie saoudite, qui a imposé en 2020 le <em>Conseil des États arabes et africains riverains de la mer Rouge et du golfe d’Aden</em> en excluant ostensiblement l’Éthiopie , l’Union Africaine déploie la <strong>Stratégie africaine intégrée pour les mers et les océans (AIM 2050)</strong>. Il s’agit pour l’Afrique de repenser sa «maritimité» et son «économie bleue», et de ne plus sous-traiter la sécurisation de ses eaux côtières et de ses ZEE aux coalitions arabo-occidentales.</p>

<h3 id="limpératif-zlecaf-et-lagriculture-circulaire">L’impératif ZLECAf et l’agriculture circulaire</h3>

<p>Enfin, comme souligné lors de la conférence de Tanger, la Zone de Libre-Échange Continentale Africaine (ZLECAf) est passée du statut d’accord commercial à celui de bouclier de survie. En facilitant le commerce inter-africain, le continent vise à s’affranchir des routes de la mer Rouge. Plus fondamentalement, la crise des engrais du printemps 2026 pousse les ministres africains de l’Agriculture à adopter en urgence des modèles «d’agriculture circulaire», visant à produire localement des biofertilisants pour casser la rente des importations synthétiques du Moyen-Orient.</p>

<p>Soixante-trois ans après la fondation de l’OUA, l’Afrique est à la croisée des chemins. Le chaos induit par la guerre à Gaza, les conflits du Soudan et le récent blocage du détroit d’Ormuz (mars-avril 2026) a brutalement rappelé aux décideurs africains que la souveraineté politique est une fiction sans souveraineté économique, monétaire et maritime. Si le continent demeure lourdement pénalisé par l’inflation, l’asphyxie logistique et les guerres par procuration imposées par le Golfe, l’année 2026 pourrait s’inscrire dans l’histoire comme celle du sursaut. Avec la formalisation du Mécanisme Africain de Stabilité Financière, l’accélération de la ZLECAf et la montée en puissance de sa diplomatie d’intégration, l’Afrique se dote progressivement de l’ingénierie financière et commerciale indispensable pour amortir les chocs géopolitiques de son tumultueux voisin moyen-oriental. L’enjeu n’est plus seulement de résister aux crises, mais de s’en émanciper définitivement.</p>]]></content><author><name>Tientcheu Nouake</name></author><category term="crise-conjoncture" /><summary type="html"><![CDATA[Si la littérature s'attarde fréquemment sur la dépendance de l'Afrique envers les capitaux occidentaux ou les infrastructures asiatiques, elle omet souvent d'analyser le cordon ombilical.]]></summary><media:thumbnail xmlns:media="http://search.yahoo.com/mrss/" url="https://tientcheunouake.com/assets/images/rubriques/crise-conjoncture.webp" /><media:content medium="image" url="https://tientcheunouake.com/assets/images/rubriques/crise-conjoncture.webp" xmlns:media="http://search.yahoo.com/mrss/" /></entry><entry><title type="html">L’Afrique des Spectres : Sortir de la « Matrice » du Mimétisme et de l’Attente</title><link href="https://tientcheunouake.com/articles/lafrique-des-spectres-sortir-de-la-matrice-du-mimetisme-et-de-lattente/" rel="alternate" type="text/html" title="L’Afrique des Spectres : Sortir de la « Matrice » du Mimétisme et de l’Attente" /><published>2026-04-08T22:39:00+01:00</published><updated>2026-04-08T22:39:00+01:00</updated><id>https://tientcheunouake.com/articles/lafrique-des-spectres-sortir-de-la-matrice-du-mimetisme-et-de-lattente</id><content type="html" xml:base="https://tientcheunouake.com/articles/lafrique-des-spectres-sortir-de-la-matrice-du-mimetisme-et-de-lattente/"><![CDATA[<p>Il existe un silence assourdissant dans les courbes ascendantes de la démographie africaine. Les organisations internationales, les cabinets de conseil et les forums économiques se livrent depuis deux décennies à une liturgie du chiffre : 1,4 milliard d’habitants aujourd’hui, près de 2,5 milliards en 2050, plus de la moitié de la croissance de la population mondiale active concentrée sur le continent. On nous vend le « dividende démographique » comme si le nombre, à lui seul, constituait une ontologie économique. Mais une population n’est un dividende que si elle produit, invente et accumule. Dans le cas contraire, elle est une charge. Et c’est précisément ici que réside la tension fondamentale que les prévisions démographiques évitent soigneusement de nommer : à l’ombre de ces chiffres flamboyants, une part substantielle de la jeunesse africaine s’érode dans une « Matrice » de l’irréel, un système d’illusions entretenues qui déconnecte l’énergie des individus de toute transformation productive.</p>

<p>Être jeune en Afrique aujourd’hui, c’est trop souvent habiter un corps présent sur le continent mais un esprit exilé dans les limbes de l’ailleurs. C’est l’avènement de ce que nous appellerons l’Afrique des spectres : une génération physiquement là, mentalement absente, suspendue entre une réalité qu’elle rejette et un mirage qu’elle ne peut saisir. Le coût économique de cette déconnexion est incalculable. Le coût humain l’est encore plus. Cet article, est une tentative d’analyse structurelle : identifier les mécanismes précis par lesquels cette « Matrice » fonctionne, comprendre ses racines économiques et culturelles, et dessiner les contours d’une sortie crédible. Car on ne sort pas d’un piège qu’on n’a pas d’abord nommé avec précision.</p>

<table>
  <thead>
    <tr>
      <th> </th>
    </tr>
  </thead>
  <tbody>
    <tr>
      <td><strong>60 %</strong> <strong>Part de la population africaine de moins de 25 ans</strong> <em>Source : Nations Unies, World Population Prospects 2024. Une jeunesse qui représente une opportunité historique ou un risque systémique, selon ce qu’on en fait.</em></td>
    </tr>
  </tbody>
</table>

<h2 id="la-géographie-du-désir-comment-un-continent-apprend-à-vouloir-ce-quil-ne-peut-pas-avoir">La Géographie du Désir : Comment un Continent Apprend à Vouloir Ce Qu’il Ne Peut Pas Avoir</h2>

<p>Commencer par le désir peut paraître inhabituel dans un article économique. Pourtant, toute économie est d’abord une économie du désir : ce que les agents veulent, comment ils hiérarchisent leurs préférences, quelles fins ils assignent à leurs efforts. Or la question de savoir qui fabrique les désirs d’une population est une question éminemment politique et économique.</p>

<h2 id="la-colonisation-par-le-flux-une-économie-de-lattention-défavorable">La colonisation par le flux : une économie de l’attention défavorable</h2>

<p>Sous l’influence d’un flux numérique globalisé, réseaux sociaux, streaming, publicité ciblée le jeune Africain est expôsé en permanence à des standards de vie, des codes esthétiques et des modèles de succès produits à Dubaï, Paris, Los Angeles ou Atlanta. Ce n’est pas une influence neutre. C’est une colonisation de l’imaginaire dont le mécanisme économique est d’une précision redoutable.</p>

<p>Les plateformes numériques ne sont pas des espaces de culture : ce sont des industries de l’attention. Leur modèle économique repose sur la maximisation du temps d’engagement, et leur algorithme récompense le contenu qui suscite le désir, l’envie ou la frustration. Autrement dit, le modèle d’affaires de ces plateformes a un intérêt structurel à créer de l’insatisfaction. Pour un jeune de Lagos, Dakar ou Kinshasa qui consomme dix heures de contenu numérique par jour, l’effet cumulatif est une recalibration profonde du système de référence : sa réalité locale devient la métaphore de l’échec, et la vie des influenceurs étrangers, celle de la réussite.</p>

<p><em>Ce mimétisme est une misèse de la dépossession. On ne copie pas un modèle étranger par admiration naïve ; on le copie parce que l’on a cessé de croire qu’il existe, en soi, quelque chose qui mérite d’être continué, amplifié, transmis.</em></p>

<p>Le philosophe camerounais Achille Mbembe parle de « l’extraversion » : cette tendance historique des élites africaines à construire leur légitimité et leur identité en référence à l’extérieur plutôt qu’à l’intérieur. Ce qui était autrefois un phénomène élitaire est aujourd’hui démocratisé par le numérique. L’extraversion n’est plus l’apanage des classes instruites ; elle est devenue la norme psychologique d’une génération entière.</p>

<h2 id="la-fracture-psychique-quand-laspiration-dépasse-la-capacité-productive">La fracture psychique : quand l’aspiration dépasse la capacité productive</h2>

<p>Le phénomène a une traduction économique directe. La théorie de la frustration relative, développée par le sociologue Robert Merton, affinée par Ted Robert Gurr établit que la violence sociale et le désengagement productif ne sont pas des fonctions de la pauvreté absolue, mais de l’écart entre les aspirations et les moyens disponibles pour les satisfaire. Quand cet écart se creuse, les agents économiques ne réagissent pas nécessairement en travaillant davantage ; ils réagissent souvent en abandonnant le travail comme vecteur de mobilité. C’est exactement la dynamique à l’œuvre. Quand le système de référence d’un jeune Africain est calibré sur Dubai ou Paris, et que ses revenus réels se situent à 2 ou 3 dollars par jour, la démobilisation productive n’est pas un échec moral ; c’est une réponse rationnelle à une équation insolvable. Le danger est que cette démobilisation finit par se reproduire indépendamment des conditions qui l’ont engendrée. Autrement dit, même lorsque des opportunités réelles émergent, les individus formés à l’attente ont perdu la capacité de les saisir.</p>

<p>Il y a là un mécanisme de trappe, comparable à la trappe à pauvreté décrite par les économistes du développement : une fois installé dans un équilibre de basse aspiration productive, le système se réplique de lui-même.</p>

<table>
  <thead>
    <tr>
      <th> </th>
    </tr>
  </thead>
  <tbody>
    <tr>
      <td><strong>Environs 12,9 %</strong> <strong>Taux de chômage des jeunes en Afrique subsaharienne (15–24 ans)</strong> <em>Source : OIT, World Employment and Social Outlook 2024. Ce chiffre sous-estime massivement la réalité, car il exclut le sous-emploi et les travailleurs découragés qui ont abandonné toute recherche d’emploi formel.</em></td>
    </tr>
  </tbody>
</table>

<h2 id="léconomie-de-linstant-quand-le-court-terme-tue-le-futur">L’Économie de l’Instant : Quand le Court Terme Tue le Futur</h2>

<p>La seconde paroi de la Matrice est la destruction de la notion même de processus économique. L’Afrique des spectres est une Afrique de l’instantané : on veut la récolte sans avoir semé, la reconnaissance sans avoir construit, la richesse sans en avoir posé les fondements. Ce n’est pas une critique morale. C’est un constat structurel dont les conséquences sur l’accumulation du capital humain et physique sont dévastatrices.</p>

<p>L’explosion des jeux de hasard, des paris sportifs et des schémas de type Ponzi sur les marchés africains est un phénomène économique de première importance, trop souvent réduit à une anecdote sociologique. Selon des données de la Global Gambling Foundation, l’Afrique est le marché du jeu en ligne dont la croissance est la plus rapide au monde, avec un taux d’expansion annuel dépassant 12 % dans plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest et de l’Est. Ce phénomène ne se réduit pas à une question de réglementation ou de vice. C’est le symptôme économique d’un renoncement à la causalité productive. Quand le travail n’est plus perçu comme le moteur de la mobilité sociale et il ne l’est souvent pas, pour des raisons objectives de marché du travail défaillant, l’agent rationnel cherche des raccourcis. Le pari devient une stratégie d’adaptation, puis une préférence, puis une épistémologie : une façon d’être au monde qui renonce à l’effort méthodique au profit de la chance.</p>

<p><em>La tragique originalité de cette dynamique est qu’elle commence comme une réponse rationnelle à des structures défaillantes et finit par détruire la capacité même de percevoir les structures alternatives. L’homme qui joue aux dés pour survivre finit par ne plus pouvoir imaginer la patience de bâtir.</em></p>

<h2 id="la-dévaluation-du-faire-léchec-de-la-valorisation-des-métiers-productifs">La dévaluation du faire : l’échec de la valorisation des métiers productifs</h2>

<p>Parallèlement, on observe une dévalorisation culturelle et économique des métiers productifs concrets : l’artisan, l’agronome, le technicien, le mécanicien, l’électricien qualifié. La hiérarchie des professions valorisées  façonnée à la fois par les systèmes éducatifs hérités du colonialisme et par les modèles proposés sur les réseaux sociaux place au sommet le « consultant », le « manager » et l’« influenceur », et relègue à la base les producteurs de valeur matérielle.</p>

<p>Le coût de cette hiérarchie est énorme. Dans l’économie mondiale contemporaine, la valeur ajoutée industrielle et technologique dépend d’une base très large de techniciens qualifiés : c’est la loi des grands nombres du développement industriel. L’Allemagne, la Corée du Sud, Singapour ou Taiwan ont construit leur montée en puissance économique sur une valorisation systématique et culturelle de l’expertise technique à tous les niveaux. L’Afrique, au contraire, produit massivement des diplômés universitaires en gestion et en droit, et souffre d’une pénurie structurelle de techniciens. Une civilisation qui ne sait plus manipuler sa propre matière première sa terre, ses minéraux, ses données, son énergie est condamnée à la mendicité technologique permanente. Elle sera toujours tributaire de ceux qui ont conservé le goût du faire. Et cette dépendance se paie : en termes de transferts de revenus vers l’étranger, en termes d’absence de souveraineté industrielle, et en termes de vulnérabilité aux chocs externes.</p>

<h2 id="la-défaillance-de-lépargne-et-du-capital-patient">La défaillance de l’épargne et du capital patient</h2>

<p>Cette économie de l’instant a une traduction directe dans les données macrofinancières. Le taux d’épargne intérieure brute de l’Afrique subsaharienne tourne autour de 17 % du PIB, contre plus de 35 % pour l’Asie de l’Est. Cette différence n’est pas seulement la conséquence de la pauvreté : des pays à revenus similaires dans d’autres régions épargnent davantage. Elle est aussi culturelle et comportementale. Un développement économique endogène requiert une accumulation de capital patient : des investissements qui acceptent de ne porter leurs fruits qu’à l’horizon de dix, vingt ou trente ans. La valorisation de l’éducation longue, de la recherche, des infrastructures, de la formation technique spécialisée nécessite précisément cette capacité à différer la gratification que la Matrice de l’instantané érode méthodiquement.</p>

<table>
  <thead>
    <tr>
      <th> </th>
    </tr>
  </thead>
  <tbody>
    <tr>
      <td><strong>17 % vs 35 %</strong> <strong>Taux d’épargne intérieure brute, Afrique subsaharienne vs Asie de l’Est</strong> <em>Source : Banque mondiale, World Development Indicators 2024. Un écart structurel qui explique en grande partie la différence de capacité d’investissement domestique entre les deux régions.</em></td>
    </tr>
  </tbody>
</table>

<h2 id="le-logiciel-scolaire-quand-léducation-fabrique-de-linadaptation">Le Logiciel Scolaire : Quand l’Éducation Fabrique de l’Inadaptation</h2>

<p>Aucun diagnostic honnête ne peut faire l’économie d’une analyse critique des systèmes éducatifs africains. Non par volonté de stigmatiser des institutions qui fonctionnent avec des moyens limités et des personnels souvent dévoués, mais parce que l’école est le principal dispositif de formation du capital humain ; et que lorsque ce dispositif est mal calibré, les conséquences sont systémiques.3.1 L’héritage colonial : une architecture conçue pour un autre monde</p>

<p>Les systèmes éducatifs de la majorité des pays africains sont fondamentalement les héritiers de l’architecture coloniale française ou britannique, conçue pour produire deux choses : des employés de l’administration coloniale et des interlocuteurs commerciaux de la métropole. Ils n’ont pas été conçus pour former des bâtisseurs, des entrepreneurs ou des innovateurs autochtones. Ils ont été conçus pour former des intermédiaires. Après les indépendances, ces structures ont été conservées, parfois améliorées en termes d’accès, mais rarement restructurées dans leur ADN. La question de leur finalité : pour quoi formons-nous ? vers quelle économie ? dans quelle langue ? à partir de quelle vision du monde ?  est restée largement sans réponse ambitieuse.</p>

<p>Comme le souligne Felwine Sarr dans son essai Afrotopia, il s’agit de réhabiter ses propres espaces mentaux : réhabiliter ses langues, ses concepts, ses formes de rationalité. Or les systèmes éducatifs actuels font exactement l’inverse : ils continuent de valoriser la maîtrise des références extérieures au détriment de la capacité à analyser et transformer son environnement immédiat.</p>

<h2 id="linadéquation-formation-marché-une-machine-à-produire-des-diplômés-chômeurs">L’inadéquation formation-marché : une machine à produire des diplômés chômeurs</h2>

<p>Au-delà du contenu, il y a l’orientation. Les données de l’UNESCO et de la Banque africaine de développement (BAD) sont convergentes : dans de nombreux pays africains, plus de 60 % des diplômés universitaires choisissent des filières de sciences humaines, de gestion, de droit ou d’administration publique. Les filières scientifiques, techniques et d’ingénierie (STEM) ne recrutent que 20 à 30 % des effectifs, selon les pays. Cet écart est structurellement inverse de ce qu’exige une industrialisation réelle.</p>

<p>Le résultat est une suroffre de diplômés dans des secteurs où les emplois formels sont saturés, et une sous-offre chronique de compétences techniques dans des secteurs où la demande est forte et non satisfaite. Les entreprises étrangères implantées sur le continent importent régulièrement des techniciens asiatiques ou européens parce qu’elles ne trouvent pas localement le profil qu’elles cherchent. C’est un paradoxe saisissant : un taux de chômage élevé co-existe avec des pénuries de compétences dans des secteurs à fort potentiel.</p>

<p>Un aspect rarement intégré dans l’analyse économique est la question de la langue d’enseignement. La grande majorité des enfants africains apprennent dans une langue qui n’est pas leur langue maternelle. Les recherches en sciences cognitives et en économie de l’éducation sont claires : apprendre dans sa langue maternelle améliore significativement la compréhension, la rétention et les capacités d’abstraction. Enseigner dans une langue étrangère à des enfants qui ne la parlent pas chez eux est l’équivalent d’un handicap cognitif imposé. Le coût économique de ce choix, qui n’est souvent pas même perçu comme un choix, mais comme une évidence héritée est considérable. Tout système éducatif qui n’optimise pas le développement cognitif de ses élèves dans les premières années produit structurellement moins de capital humain par investissement que son potentiel.</p>

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  <thead>
    <tr>
      <th> </th>
    </tr>
  </thead>
  <tbody>
    <tr>
      <td><strong>25 %</strong> <strong>Part des étudiants africains dans les filières STEM</strong> <em>Source : UNESCO Institute for Statistics, 2023.</em> <em>Contre plus de 45 % en Asie de l’Est. Cet écart reflète une orientation scolaire structurellement inadaptée aux besoins d’une économie industrielle.</em></td>
    </tr>
  </tbody>
</table>

<h2 id="les-trois-verrous-structurels-ce-que-lanalyse-évite-de-dire">Les Trois Verrous Structurels : Ce Que l’Analyse Évite de Dire</h2>

<h2 id="larchitecture-financière-internationale-le-piège-de-la-dette">L’architecture financière internationale : le piège de la dette</h2>

<p>Le service de la dette extérieure absorbe, dans de nombreux pays africains, entre 30 et 50 % des recettes fiscales. Ces ressources ne financeront pas d’écoles, pas de centres de formation technique, pas de recherche-développement. Elles quittent le continent pour rembourser des créanciers étrangers. Tant que l’architecture financière mondiale continuera de traiter l’Afrique comme un débiteur net plutôt que comme un investissement, les marges de manoeuvre des gouvernements pour réformer les systèmes éducatifs, subventionner les filières techniques ou financer la recherche resteront exsangues.</p>

<h2 id="les-flux-illicites-et-lextraversion-économique">Les flux illicites et l’extraversion économique</h2>

<p>Global Financial Integrity estime que les flux financiers illicites en provenance d’Afrique dépassent 88 milliards de dollars par an. Ce chiffre est supérieur à l’aide publique au développement reçue par le continent. Il s’agit de ressources qui ne s’accumulent pas localement, ne génèrent pas d’investissement productif et n’alimentent pas les systèmes de protection sociale. L’Afrique n’est pas pauvre parce qu’elle ne produit pas de richesse ; elle est appauvrie parce qu’une large part de ses richesses quitte le territoire avant d’y avoir généré de la valeur ajoutée locale.</p>

<h2 id="les-structures-politiques-la-rente-comme-anti-capitalisme">Les structures politiques : la rente comme anti-capitalisme</h2>

<p>Enfin, une partie significative des élites africaines a un intérêt structurel au maintien d’une économie de rente plutôt qu’au développement d’une économie productive. Dans les économies rentières  pétrolières ou minières principalement le pouvoir politique contrôle la distribution de la rente et n’a pas besoin d’une population productive, autonome et éduquée : il a besoin d’une population cliente, dépendante et politiquement passive. Cette logique est l’antithèse du développement économique endogène. Reconnaître ces contraintes structurelles n’est pas une invitation au fatalisme : c’est une condition de toute stratégie réaliste. On ne résout pas un problème en ignorant l’un de ses composants majeurs.</p>

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  <tbody>
    <tr>
      <td><strong>&gt; 88 Mds $</strong> <strong>Flux financiers illicites annuels quittant l’Afrique</strong> <em>Source : Global Financial Integrity, 2023. Un montant supérieur à l’APD reçue par le continent, qui représente autant de capital non accumulé localement.</em></td>
    </tr>
  </tbody>
</table>

<h2 id="sortir-de-la-matrice">Sortir de la Matrice</h2>

<p>Un diagnostic sans prescription est une autopsie. La question qui doit occuper l’analyste sérieux n’est pas de savoir si l’Afrique peut sortir de cette Matrice elle le peut, mais de comprendre quelles sont les conditions économiques, institutionnelles et culturelles d’une sortie crédible.</p>

<p>Nous ne proposerons pas de recette magique : l’histoire du développement économique a produit assez de recettes magiques pour que leur inutilité structurelle soit définitivement établie. Nous proposerons en revanche des axes analytiques et des prérequis.</p>

<h2 id="la-reconstruction-de-la-causalité-réhabiliter-leffort-comme-vecteur-de-mobilité">La reconstruction de la causalité : réhabiliter l’effort comme vecteur de mobilité</h2>

<p>Le premier prérequis est la reconstruction de la confiance dans la causalité productive : l’établissement d’une corrélation observable, vécue, entre l’effort et le résultat. Cette reconstruction passe par trois canaux.</p>

<p>D’abord, l’état de droit économique : tant que la propriété n’est pas sécurisée, tant que les contrats ne sont pas exécutés de façon prévisible, tant que le jeu politique peut effacer d’un décret le fruit de dix années d’effort entrepreneurial, l’économie de l’attente est rationnelle. Le travail productif est un pari sur l’avenir ; il faut que cet avenir soit suffisamment prévisible pour que le pari en vaille la peine.</p>

<p>Ensuite, la valorisation symbolique de l’effort méthodique : les récits que les sociétés se racontent à elles-mêmes sur qui réussit et comment comptent économiquement. Si les médias, les réseaux sociaux et la culture populaire valorisent systématiquement la richesse soudaine et dévalorisent l’accumulation lente, le signal envoyé aux jeunes est désastreux. La stratégie narrative est une politique économique à part entière.</p>

<p>Enfin, l’exemple concret et accessible : des contre-récits crédibles, ancrés dans des réalités locales et contemporaines. Ils existent déjà. Des ingénieurs maliens qui développent des panneaux solaires adaptés aux conditions locales. Des agricultrices éthiopiennes qui réinventent des systèmes d’irrigation en croisant savoirs ancestraux et agro-écologie moderne. Des développeurs sénégalais qui construisent des outils financiers adaptés aux économies informelles. La Matrice veut qu’on les ignore. Ils sont pourtant la preuve que la sortie est possible.</p>

<h2 id="la-réorientation-éducative-former-pour-la-production-pas-pour-lintermédiation">La réorientation éducative : former pour la production, pas pour l’intermédiation</h2>

<p>La deuxième condition est une transformation profonde et courageuse des systèmes éducatifs. Non une réforme incrémentale des programmes, mais une refonte de la finalité : former des producteurs plutôt que des intermédiaires. Cela suppose de valoriser les filières STEM, l’enseignement technique et professionnel, mais aussi d’introduire massivement une éducation à l’entrepreneuriat, à la création de valeur à partir des ressources disponibles localement. Les exemples asiatiques  Corée du Sud dans les années 1970, Vietnam depuis les années 1990, Bangladesh dans le textile  montrent que des transformations éducatives orientées vers les besoins productifs peuvent, sur une génération, produire des sauts quantitatifs dans le développement industriel. Ces exemples ne sont pas transposables tels quels ; ils illustrent néanmoins que le déterminisme n’existe pas en matière de développement.</p>

<h2 id="la-souveraineté-numérique">La souveraineté numérique</h2>

<p>Le troisième axe est peut-être le plus innovant dans l’agenda économique africain : la question de la souveraineté numérique. Aujourd’hui, les plateformes qui structurent l’imaginaire de la jeunesse africaine  Instagram, TikTok, YouTube  sont intégralement contrôlées par des acteurs américains ou chinois. Les revenus publicitaires générés par l’attention des Africains quittent le continent. Les données des utilisateurs africains sont traitées et valorisées hors d’Afrique.</p>

<p>La construction d’une économie numérique souveraine  plateformes africaines, cloud africain, data centers africains, réglementation africaine sur la donnée  n’est pas une question culturaliste. C’est une question de politique économique industrielle. Les données sont le pétrole du XXIe siècle ; et l’Afrique est en train de vendre ce pétrole brut à des acheteurs étrangers, exactement comme elle l’a fait avec ses ressources naturelles.</p>

<h2 id="lintégration-continentale-créer-la-taille-critique-du-marché-intérieur">L’intégration continentale : créer la taille critique du marché intérieur</h2>

<p>Enfin, aucune des transformations évoquées n’est réaliste à l’échelle des états-nations africains pris individuellement. Un pays de dix ou vingt millions d’habitants ne peut pas financer une industrie pharmaceutique souveraine, un secteur aérospatial, une industrie des semiconducteurs ou une plateforme numérique globalement compétitive. La taille critique du marché est une condition du développement industriel.</p>

<p>L’accélération de l’intégration économique continentale notamment à travers la Zone de Libre-Échange Continentale Africaine (ZLECAf)  n’est pas seulement une opportunité commerciale ; c’est une condition structurelle de la souveraineté économique. Mais la ZLECAf, pour tenir ses promesses, suppose des infrastructures réelles, une harmonisation réglementaire ambitieuse et une volonté politique de privilégier les échanges intra-africains sur les rentes d’exportation vers l’extérieur.</p>

<h2 id="la-dignité-comme-projet-économique">La Dignité Comme Projet Économique</h2>

<p>La jeunesse africaine est à la croisée des chemins. Mais contrairement aux discours catastrophistes ou aux évaginations du « dividende démographique », la question n’est pas de savoir si l’Afrique va émerger. La question est de savoir selon quelles conditions, selon quels termes et au service de qui.</p>

<p>Le risque systémique est réel : une population jeune, nombreuse, frustrée et démobilisée est une recette pour l’instabilité politique et sociale, pas pour la croissance. Les transitions démographiques réussies dans l’histoire économique mondiale n’ont jamais été des phénomènes naturels ; elles ont toujours été le fruit de politiques délibérées d’investissement dans le capital humain, d’industrialisation et d’intégration économique. Le drame de la Matrice est qu’elle transforme un potentiel en charge avant qu’il n’ait pu devenir une ressource. Sortir de la Matrice ne demande pas de génie : cela demande de la lucidité, de la rigueur, et surtout ce que les économistes appellent du capital social cette confiance minimale entre les individus et les institutions qui rend l’effort collectif possible.</p>

<p><em>L’Afrique n’a pas besoin de sauveurs. Elle a besoin de vivants qui n’excusent plus d’exister selon leurs propres termes. De bâtisseurs qui savent que la grandeur n’est pas un héritage que l’on reçoit, mais une œuvre que l’on choisit méthodiquement, patiemment, collectivement.</em> Chaque génération doit réapprendre cela à ses frais. La question ouverte et la seule qui compte vraiment d’un point de vue économique est de savoir si cette génération sera celle qui, enfin, aura le courage non pas de rêver plus grand, mais de commencer plus tôt.</p>]]></content><author><name>Tientcheu Nouake</name></author><category term="perspective" /><category term="Société" /><summary type="html"><![CDATA[Il existe un silence assourdissant dans les courbes ascendantes de la démographie africaine. Les organisations internationales, les cabinets de conseil et les forums économiques se livrent.]]></summary><media:thumbnail xmlns:media="http://search.yahoo.com/mrss/" url="https://tientcheunouake.com/assets/images/rubriques/perspective.webp" /><media:content medium="image" url="https://tientcheunouake.com/assets/images/rubriques/perspective.webp" xmlns:media="http://search.yahoo.com/mrss/" /></entry></feed>