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Politique Économique

Défaut sur défaut : ce que huit siècles d'histoire financière annonçaient déjà pour la dette africaine de 2026

Pourquoi la remontée de la dette publique africaine en 2026 répète, presque à l'identique, les crises de 1980 et 2005, et ce que les cas tchadien, zambien et éthiopien révèlent sur les limites du Cadre commun du G20.

Tientcheu Nouake 8 min de lecture Comptage en cours
Graphique du service de la dette publique extérieure africaine rapporté aux recettes publiques, 2018-2026.

Reinhart et Rogoff ont établi, dans leur étude de huit siècles de crises financières, que le défaut souverain n’est pas l’exception d’une économie mal gérée mais la norme statistique d’un grand nombre d’États, répétée à intervalles réguliers sur des décennies. L’Afrique subsaharienne illustre cette régularité avec une précision presque clinique. Trois épisodes majeurs séparés d’une vingtaine d’années : la crise de la dette des années 1980, l’allègement multilatéral obtenu au milieu des années 2000 sous l’Initiative en faveur des pays pauvres très endettés, et la remontée actuelle des ratios d’endettement en 2025-2026. Chaque fois, la même séquence : accumulation, choc exogène, restructuration présentée comme définitive, puis retour du problème une génération plus tard. Ce n’est pas un accident de trajectoire. C’est un cycle documenté par la littérature économique depuis longtemps, auquel le continent n’échappe pas davantage que d’autres régions émergentes avant lui.

L’ampleur du retournement

Les chiffres de 2026 confirment l’ampleur de ce retournement. Le ratio moyen de dette publique africaine atteint 61 % du PIB selon S&P Global Ratings. Le service de la dette publique extérieure absorbe 18,2 % des recettes publiques, contre 15,4 % un an plus tôt, un ratio qui a doublé en huit ans selon la Banque mondiale. Les remboursements de principal sont passés de 37 à 59,2 milliards de dollars en douze mois. Le continent doit honorer, en 2026, 90 milliards de dollars de remboursements extérieurs, plus de trois fois le niveau de 2012, dont l’Égypte porte à elle seule environ 27 milliards, près d’un tiers du total. L’investissement public reste, dans le même temps, inférieur à son niveau de 2014. L’architecture financière internationale n’a, à aucun moment depuis les indépendances, produit un mécanisme capable d’empêcher cette récidive.

Ce que les cas nationaux révèlent

Le détail par pays éclaire mieux la mécanique que les moyennes continentales. Le Tchad a été, en novembre 2022, le premier pays à conclure un accord au titre du Cadre commun du G20, lancé deux ans plus tôt pour traiter précisément ce type de cas. L’accord portait sur près de 3 milliards de dollars de dette extérieure et mettait fin à deux années de blocage avec son principal créancier privé, le négociant suisse Glencore. Kristalina Georgieva, directrice générale du FMI, avait salué l’accord comme une réduction du risque de surendettement. David Malpass, alors président de la Banque mondiale, avait aussitôt tempéré cet enthousiasme dans une déclaration publique : l’accord tchadien ne prévoyait aucune réduction immédiate du stock de dette, seulement un rééchelonnement, de sorte que le poids du service de la dette restait, selon ses propres termes, lourd. Le premier succès revendiqué du Cadre commun contenait donc, dès son origine, la critique qui allait s’appliquer à tous les cas suivants.

La Zambie, entrée dans le même mécanisme peu après le Tchad, a mis plus de trois ans à obtenir sa propre restructuration, retardée notamment par son refus initial d’associer les banques multilatérales de développement aux discussions, une demande portée par la Chine. L’Éthiopie, sollicitant le Cadre commun dès 2021, négocie aujourd’hui encore sa dette directement avec Pékin, en dehors du mécanisme officiel. Le Ghana, de son côté, a qualifié ses propres discussions avec la Chine de «cordiales et fructueuses», signe que la relation bilatérale avec un même créancier peut produire des issues très différentes selon le pays. Un décideur cité dans les analyses de l’époque a résumé le Cadre commun en une formule d’une honnêteté rare pour un document international : «ce n’est ni commun ni un cadre.» Le 11 mai 2026, un forum réuni à l’Université de Dakar dresse un bilan sévère de ce même mécanisme et met en garde le Sénégal, à son tour confronté à une dette croissante, contre ce que les intervenants nomment «le piège zambien» : le seul cas que le Cadre commun présentait comme son aboutissement le plus complet est aujourd’hui cité par des économistes africains et asiatiques comme le précédent à ne pas reproduire.

Des structures de créanciers qui ne se ressemblent pas

La composition des créanciers varie sensiblement d’un pays à l’autre et explique une partie de ces trajectoires divergentes. Le Sénégal, dont la dette extérieure atteignait 81,2 % du PIB fin 2024, présente un encours réparti presque à parts égales entre créances concessionnelles et semi-concessionnelles, bilatérales et multilatérales, à hauteur de 51 %, et dette commerciale à hauteur de 49 %, dont 18,3 % d’eurobonds et 11,2 % de crédits export. Le Gabon fait face à son propre mur d’amortissement sur 2026-2027 et prépare un plan de développement de 16,4 milliards de dollars pour l’absorber. Le Congo-Brazzaville, revenu récemment sur le marché obligataire international, a dû offrir des rendements à deux chiffres jugés difficilement soutenables à moyen terme par les analystes. Quatre pays, quatre profils de créanciers (Glencore et le Club de Paris pour le Tchad, la Chine pour l’Éthiopie et le Ghana, un mélange équilibré pour le Sénégal, le marché obligataire pur pour le Congo-Brazzaville), et pourtant la même contrainte de fond : un service de la dette qui capte une part croissante et prévisible des recettes, indépendamment de la nature exacte du passif.

Le coût mesurable hors du budget lui-même

Cette contrainte a un coût mesurable en dehors de la sphère budgétaire elle-même. La Banque mondiale a établi, dans son rapport Africa’s Pulse d’avril 2026, que dans quatre pays africains sur cinq, les paiements d’intérêts sur la dette dépassent désormais les budgets cumulés de la santé et de l’éducation. Le concept juridique de dette odieuse, formulé en 1927 par le juriste Alexander Sack, visait exactement ce type de situation : une dette contractée sans bénéfice réel pour la population qui doit ensuite la rembourser ne devrait pas, en droit, lui être opposable. Ce concept a un siècle d’existence et reste sans mécanisme international pour le faire valoir, ce qui relève d’un choix institutionnel répété plutôt que d’un vide juridique accidentel.

La diversification des créanciers depuis les années 2000, souvent présentée comme un progrès, a un revers que l’échec même du Cadre commun documente avec précision. La coordination entre créanciers officiels bilatéraux, banques multilatérales, détenteurs d’eurobonds, négociants de matières premières et créanciers chinois s’est complexifiée au point de rendre chaque restructuration plus lente et plus incertaine que du temps où un petit nombre de bailleurs occidentaux dominait le paysage. Le cas tchadien l’illustre à lui seul : deux années de négociation ont été nécessaires non pas avec un État, mais avec une entreprise de négoce privée détenant une fraction seulement de la dette totale. Le gain en pluralité de financement s’est payé d’une perte en capacité collective de traitement des crises, un arbitrage rarement nommé comme tel dans le débat public alors qu’il ressort clairement de la comparaison entre les cas tchadien, zambien et éthiopien.

Ce qu’une réforme sérieuse exigerait

Une architecture de la dette réellement adaptée à cette réalité exigerait trois ruptures précises. La suppression du statut de créancier privilégié dont bénéficient les banques multilatérales de développement, qui leur permet de ne jamais participer aux efforts de restructuration qu’elles exigent des autres créanciers. Un mécanisme de gel automatique du service de la dette dès l’ouverture d’une négociation, pour éviter qu’un pays continue de payer pendant que ses créanciers délibèrent, comme cela s’est produit pendant les deux années de négociation tchadienne et les trois années de négociation zambienne. Et la construction d’un cadre où les pays débiteurs africains pèsent sur les termes de l’accord, plutôt que d’y être simplement conviés une fois les règles fixées ailleurs, une revendication que certains chercheurs africains formulent désormais sous la forme d’un instrument continental de financement de la dette, distinct du Cadre commun du G20.

Le cycle actuel n’a rien d’un phénomène climatique auquel l’Afrique serait exposée par malchance répétée. C’est une architecture institutionnelle, documentée depuis les années 1980 par une littérature économique abondante, que des décisions humaines ont construite et que d’autres décisions humaines peuvent modifier. Rien dans les cas tchadien, zambien, éthiopien ou sénégalais de ces cinq dernières années n’indique que cette modification soit engagée.


Sources : Reinhart, C. et Rogoff, K., «This Time Is Different: Eight Centuries of Financial Folly» (2009) ; S&P Global Ratings, rapport de février 2026 sur la dette souveraine africaine ; Banque mondiale, Africa’s Pulse, avril 2026 ; Nations unies, « Situation et perspectives économiques mondiales 2026 » ; Comité national de la dette publique du Sénégal, stratégie de gestion de la dette à moyen terme 2026-2028 ; forum international sur la crise de la dette, Université de Dakar, 11 mai 2026 ; déclarations de Kristalina Georgieva (FMI) et David Malpass (Banque mondiale) sur l’accord tchadien, novembre 2022 ; Fonds monétaire international, blog sur le Cadre commun du G20 pour les traitements de dette ; Alexander Sack, sur le concept de dette odieuse (1927). Analyse de l’auteur à partir de ces sources.

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