Le Cameroun construit un palais pour son ministère de la Santé, pas d’hôpitaux pour ses malades
Entre 2019 et 2023, la population de l’Extrême-Nord et du Nord camerounais a grossi d’un peu plus d’un million de personnes, l’équivalent d’une ville comme Lubumbashi surgissant en quatre ans dans les deux régions les plus pauvres du pays. Le nombre d’hôpitaux dignes de ce nom (au sens où l’entend la nomenclature du ministère de la Santé publique : hôpitaux de district, régionaux, centraux ou généraux) est resté strictement inchangé : trente-six à l’Extrême-Nord, dix-sept au Nord, ni plus ni moins qu’en 2019. Un pays qui ne bâtit rien pendant que sa population croît de trois pour cent l’an a, de fait, décidé où s’arrête son attention.
Sur les dix régions du pays, six n’ont ouvert aucun hôpital réel entre 2019 et 2023 : l’Est, l’Extrême-Nord, le Littoral, le Nord, le Nord-Ouest et le Sud-Ouest. Nationalement, le nombre total d’hôpitaux est passé de 313 à 317, quatre unités supplémentaires pour 2,6 millions d’habitants en plus. L’arrêt de la construction hospitalière n’est donc pas un accident régional ; le Grand Nord en constitue seulement le cas le plus sévère.
Il l’est doublement. En 2019 déjà, le rapport population-hôpital y était le pire du pays : 127 657 habitants par hôpital réel à l’Extrême-Nord, 168 051 au Nord, contre 50 000 à 73 000 dans les régions les mieux dotées. Sur quatre ans, l’écart s’est aggravé de 12,7 % à l’Extrême-Nord et de 14,7 % au Nord, contre 8,8 % pour la moyenne nationale. Le Grand Nord n’accumule pas un retard qui se résorbe lentement ; il en accumule un qui croît plus vite que celui du reste du pays.
La quasi-totalité de la croissance affichée par les rapports officiels dans le Grand Nord provient des Centres de Santé Intégrés, le premier échelon du système, tenu par un infirmier, sans bloc opératoire, sans capacité chirurgicale, souvent sans électricité stable. À l’Extrême-Nord, ce premier échelon a même reculé en valeur absolue, passant de 376 à 375 unités entre 2019 et 2023. Multiplier les postes de santé de base ne remplace jamais ce qu’un hôpital fait seul : opérer une césarienne compliquée, transfuser un patient hémorragique, stabiliser un enfant sévèrement déshydraté. C’est cette capacité-là qui n’a pas progressé.
Le ministre de la Santé publique, Manaouda Malachie, a lui-même reconnu devant les parlementaires, le 11 décembre 2020, que le Nord et l’Extrême-Nord dépendent à 86 % exclusivement de l’offre publique, contre 72 % pour l’Adamaoua et 71 % pour l’Est. Dans les régions où le privé pourrait, ailleurs, compenser une partie de la défaillance publique, cette option n’existe pas. Quand l’hôpital public n’avance pas, rien n’avance.
Ce que le budget révèle
L’explication tient en un chiffre que le débat public camerounais mentionne rarement : la part du budget national consacrée à la santé est passée de 5,9 % en 2019 à 3,3 % en 2023, la période exacte où le nombre d’hôpitaux réels a cessé de croître. Ce n’est pas une stagnation du financement, c’est une contraction de près de moitié. Le Cameroun n’a jamais dépassé 7 % depuis 2001, loin des 15 % promis en 2001 à la Déclaration d’Abuja, qu’il a pourtant signée aux côtés des autres États de l’Union africaine. Conséquence directe : 72 % des dépenses de santé du pays sont payées directement par les ménages, l’un des taux les plus élevés d’Afrique subsaharienne, où la moyenne régionale tourne autour de 34 %.
La décentralisation, censée offrir une voie de contournement au blocage central, n’a pas mieux tenu ses promesses. Le Code général des collectivités territoriales décentralisées de décembre 2019 prévoyait de transférer 15 % des recettes de l’État aux régions et communes, soit environ 600 milliards de FCFA. Entre 2019 et 2024, seuls 303 milliards ont été effectivement versés, soit 7 % des recettes, la moitié de l’engagement légal. Et l’argent qui atteint malgré tout les caisses publiques n’est même pas dépensé : le taux d’exécution physique des projets d’investissement plafonnait à 44 % au troisième trimestre 2024, une sous-consommation chronique des crédits déjà alloués. Quant aux économies budgétaires récentes, obtenues par la réduction des subventions au carburant et la chasse aux agents fantômes de la fonction publique, elles ont été absorbées par l’explosion des dépenses de sécurité, non réinjectées dans l’investissement sanitaire.
Trois défaillances s’empilent donc, chacune suffisante à elle seule pour expliquer l’immobilité du Grand Nord : une enveloppe budgétaire nationale qui rétrécit, un mécanisme de décentralisation financé à la moitié de sa promesse légale, et un taux d’exécution qui, même sur les crédits disponibles, ne dépasse pas 44 %. Un pays qui échoue sur les trois plans à la fois ne souffre pas d’un problème technique ; il a organisé, par accumulation de choix successifs, l’impossibilité de construire l’hôpital dont la population a besoin.
Ce choix a un visage précis, et il date de cette année. Le 24 février 2026, un avis officiel publié par l’Agence de régulation des marchés publics annonçait la construction d’un nouveau siège pour le ministère de la Santé publique à Yaoundé, pour un coût de 24 milliards de FCFA, livraison prévue en 2029. Le ministère occupe pourtant déjà un bâtiment attenant à celui de la Justice. Un avocat du barreau de Paris et un responsable du Social Democratic Front ont publiquement demandé l’abandon du projet au profit des hôpitaux de district et de la formation du personnel médical ; le gouvernement a maintenu le projet. Le pays qui n’a pas trouvé les moyens d’ouvrir un hôpital supplémentaire au Nord ou à l’Extrême-Nord en cinq ans a trouvé, en 2026, les moyens de reloger ses fonctionnaires de la santé dans un immeuble neuf.
La même année, le président de l’Ordre national des médecins du Cameroun, le Dr Rodolphe Fonkoua, alertait sur une autre statistique que le pays peine à digérer : entre 60 % et 70 % des jeunes médecins camerounais sont au chômage, certains depuis près de cinq ans après l’obtention de leur diplôme. Le Cameroun compte un médecin pour 30 000 habitants et 5 000 médecins camerounais exerçant déjà à l’étranger. Chaque médecin coûte à l’État entre 20 et 50 millions de FCFA à former sur sept années d’études, pour un salaire d’environ 175 000 FCFA une fois le diplôme obtenu. L’équation est complète : le pays forme des médecins qu’il n’emploie pas, faute de postes budgétés dans les hôpitaux qu’il ne construit pas, pendant qu’il finance un immeuble administratif dont l’utilité ne soigne personne. Le médecin sans poste et l’hôpital sans médecin ne sont pas deux problèmes distincts ; ils sont la même contrainte budgétaire, vue de deux côtés.
Ce que le terrain confirme
Une étude menée en 2022 par des chercheurs du CIESPAC (Centre inter-États d’enseignement supérieur en santé publique d’Afrique centrale) sur onze districts sanitaires de l’Extrême-Nord vérifie, sur le terrain, ce que l’analyse budgétaire laissait attendre. Aucun des onze districts n’était jugé pleinement viable ; trois étaient classés non viables. Dans dix districts sur onze, les bâtiments et les équipements ne respectaient pas les normes en vigueur. Sur les trente-trois formations sanitaires étudiées, aucune n’atteignait le taux minimal de 10 % de patients orientés vers l’échelon supérieur de soins : le mécanisme censé conduire un malade grave vers l’hôpital qui pourrait le sauver ne fonctionne, dans la quasi-totalité des cas mesurés, pas du tout.
Ces défaillances se traduisent en résultats sanitaires que l’Enquête démographique et de santé de 2018 permet de situer au niveau national : 406 décès maternels pour 100 000 naissances vivantes, 28 décès néonatals pour 1 000, 48 décès d’enfants de moins de cinq ans pour 1 000. Ce sont des taux que l’on retrouve, à l’échelle mondiale, dans les pays les plus pauvres et les plus instables, non dans une économie qui ambitionne, selon ses propres textes de planification, le statut de pays émergent en 2035.
Ce qu’il faut en retenir
Le Grand Nord camerounais ne manque pas d’hôpitaux parce que sa géographie l’interdit ou parce que sa population ne le mérite pas. Il en manque parce que trois décisions budgétaires distinctes, prises à Yaoundé et documentées par l’État lui-même, produisent ensemble ce résultat : moins d’argent alloué à la santé qu’il y a cinq ans, moins d’argent transféré aux régions que la loi ne l’exige, et moins de la moitié de l’argent disponible réellement dépensé. Chacune de ces trois données est publique, chacune est vérifiable, et aucune des trois ne relève de la fatalité climatique, ethnique ou sécuritaire souvent invoquée pour expliquer le sous-développement du septentrion camerounais. Ce sont des choix, pris ailleurs, documentés par les mêmes rapports qui, chaque année, annoncent les progrès du secteur.
Méthode
Les hôpitaux dits « réels » regroupent quatre catégories officielles de la nomenclature FOSA du Cameroun (hôpitaux de district, régionaux et assimilés, centraux, généraux), à l’exclusion des Centres de Santé Intégrés et des Centres Médicaux d’Arrondissement, considérés comme le premier échelon sans plateau technique. Pour chaque région et chaque année, ces quatre catégories ont été sommées à partir du fichier officiel « Formations Sanitaires (FOSA) », statut « Ensemble » (public et privé confondus), afin d’obtenir un total comparable dans le temps.
La population régionale a été reconstruite à partir du fichier « Effectif de la population, estimation et projection », en additionnant les sous-régions administratives correspondant à chaque région sanitaire (le Centre regroupe « Centre (Sans Yaoundé) » et « Yaoundé » ; le Littoral regroupe « Littoral (Sans Douala) » et « Douala »), pour faire correspondre le découpage démographique au découpage utilisé par les données de santé.
Le ratio « habitants par hôpital réel » est un calcul simple : population régionale divisée par le nombre d’hôpitaux réels de la même année. L’« écart » cité pour l’Extrême-Nord et le Nord est la variation en pourcentage de ce ratio entre 2019 et 2023, comparée à la même variation calculée au niveau national.
Un contrôle de cohérence a été appliqué à deux fichiers, « Nombre total de lits disponibles » et « Effectif du personnel de santé » : la somme des valeurs régionales de l’année 2023 correspond exactement au total national déclaré dans les deux cas, mais la répartition entre régions cette année-là est incohérente avec la trajectoire 2019-2022 de chaque région (inversions et multiplications improbables d’une année sur l’autre). Ces deux séries 2023 ont donc été écartées de l’analyse comparative ; seules les années 2019 à 2022, internes cohérentes, ont été utilisées pour ces deux indicateurs.
Les données budgétaires (part du budget national consacrée à la santé, taux de transfert de la décentralisation, taux d’exécution des investissements publics), la déclaration du ministre de la Santé devant les parlementaires, l’étude de viabilité des districts sanitaires du CIESPAC, l’avis de l’ARMP sur le nouveau siège du MINSANTE et les déclarations du président de l’Ordre national des médecins ont été recherchées et vérifiées séparément, dans la presse économique et institutionnelle camerounaise et dans la littérature scientifique évaluée par les pairs, pour corroborer et contextualiser ce que les fichiers de données montraient déjà.
Sources : Ministère de la Promotion de la Femme et de la Famille (MINPROFF) et Institut National de la Statistique (INS) du Cameroun, données sur les formations sanitaires, l’effectif du personnel de santé, les lits d’hôpitaux disponibles et l’effectif de la population ; déclaration du Ministre de la Santé Publique, Manaouda Malachie, décembre 2020 ; Arrêté N° 2039/MINSANTE du 25 mai 2021 fixant la carte sanitaire du Cameroun 2021-2025 ; Ngouakam H. et al., « Niveau de viabilité des districts de santé de la région de l’Extrême-Nord du Cameroun en 2022 », African Scientific Journal, vol. 03, num. 33, décembre 2025 ; Institut National de la Statistique et ICF, Enquête Démographique et de Santé 2018 ; Coalition des OSC pour le Financement de la Santé et la CSU (Cofis-CSU), 2025 ; Code général des collectivités territoriales décentralisées, décembre 2019, et déclaration du Ministre de la Décentralisation et du Développement local, Georges Elanga Obam, Assemblée nationale, juillet 2025 ; données d’exécution budgétaire, troisième trimestre 2024 ; Agence de régulation des marchés publics, avis officiel du 24 février 2026 sur la construction du nouveau siège du MINSANTE ; Dr Rodolphe Fonkoua, président de l’Ordre national des médecins du Cameroun, déclarations 2026. Calculs et regroupements par catégorie effectués par l’auteur à partir de ces données brutes.