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Essai

La Kintuïsation du monde

Sur la crise ontologique du capitalisme tardif : comment la kintuïsation, concept forgé à partir de la philosophie bantu du Ntu, permet de nommer ce que la réification de Marx laissait sans cartographie complète.

Tientcheu Nouake 15 min de lecture Comptage en cours
Représentation abstraite d'un réseau de relations vitales, évoquant la grammaire ontologique du Ntu.

Les initiatives de croissance se présentent comme la liturgie moderne du progrès : plus d’usines, plus de routes, plus de capitaux, plus de chiffres, plus de promesses. Dans les capitales africaines comme dans les bureaux de la finance internationale, l’idée est simple, presque sacerdotale : il faut relancer la production, accélérer l’investissement, hausser la productivité, et nous serons sauvés. Tout le monde sait le mot de passe. On pouvait l’entendre dans les discours de développement, dans ceux des ministères, dans les pages des banques multilatérales, dans les conférences où l’on échange des termes aussi rassurants que vides : compétitivité, transformation structurelle, industrialisation, diversification, attractivité, gouvernance, rentabilité.

Ce que ces formules nient presque toujours, c’est la question la plus indispensable : quelle sorte de monde on entend produire quand on fait de la croissance la mesure ultime du bien ? Que devient l’homme lorsqu’il n’est plus qu’un facteur de production ? Que devient le rapport au temps lorsque tout doit être accéléré, mesuré, rentabilisé ? Que devient la relation lorsque le monde est transformé en ressource, en stock, en donnée, en objet de valorisation immédiate ?

La croissance ne mérite pas son aura sacrée simplement parce qu’elle est mesurée. Elle mérite d’être interrogée comme une croyance politique, une anthropologie déguisée, une manière de penser le monde. Souvent, le discours du développement ne décrit pas le réel : il construit un réel, celui d’un monde fait de choses, de volumes, de segments, de marchés, de comptes. Une réalité où les humains sont supposés être plus efficaces lorsqu’ils sont plus productifs, et plus heureux lorsqu’ils deviennent plus consommables.

C’est de cette réduction de l’humanité à la logique de la production et de la quantification que le concept de kintuïsation permet de rendre compte. Il ne s’agit pas d’un mot de boutique, ni d’une fantaisie philosophique à la mode. Il s’agit d’un instrument de lecture. Un concept pour nommer la manière dont le capitalisme tardif transforme la vie en matière, le lien en instrument, la qualité en quantité, la durée en délai, la terre en ressource, le sujet en donnée. Il faut beaucoup de courage pour le dire. Car les initiatives de croissance, au fond, nous disent moins ce qu’elles produisent que ce qu’elles détruisent en garantissant leur propre légitimité.

Le grand récit de la croissance

Le récit de la croissance est celui d’une grande purification du monde. On nous dit que le développement commence lorsqu’un pays augmente sa production, lorsqu’une économie se modernise, lorsqu’un Etat ouvre des zones franches, construit des corridors, mobilise des investissements, seconde des usines, séduit des investisseurs, multiplie les indicateurs. Le paysage est beau à la distance : routes goudronnées, parcs industriels, taux de croissance affichés, tableaux de bord, promesses d’emplois, rapports de performance. On a toujours l’impression que le monde est en train de se mettre en ordre.

La difficulté, dans ce grand ballet de la croissance, est qu’il ne prend jamais assez de recul pour se demander ce qui est sacrifié dans l’ascension des chiffres. On mesure l’activité économique, l’investissement, le commerce, la productivité, l’emploi formel, et on oublie ce qui n’entre pas dans ces catégories : la qualité des liens sociaux, la sécurité ontologique des peuples, la richesse des savoirs locaux, la profondeur des temporalités villageoises, la dignité du travail entendu comme relation et non comme simple contribution mesurable, la valeur de l’attachement à un lieu, au sol, à un climat, à une mémoire.

Le capitalisme ne vient pas seulement ajouter des richesses. Il vient réécrire la grille de lecture du réel. Il construit un monde où la vérité de l’existence se juge par la capacité à produire, à vendre, à accumuler, à transformer en valeur marchande ce qui, jusqu’alors, portait sa propre signification sans avoir besoin d’un prix. Là est la vraie violence. Ce n’est pas la violence ouverte de l’expropriation. C’est la violence plus sournoise d’un cadre social qui dit : ce qui n’est pas quantifiable n’est pas réel, ou du moins n’est pas assez réel pour compter.

On a longtemps cru que le progrès consistait à faire rentrer de plus en plus de choses dans le marché. On a fini par découvrir qu’il fallait aussi faire rentrer de plus en plus de choses dans la catégorie de la ressource. La forêt devient biomasse. La terre devient potentiel. Le savoir devient capital humain. L’enfant devient potentiel de productivité. Le paysan devient producteur. Le voisin devient acteur. Chaque relation est réécrite comme un élément d’un système dont l’objectif est d’augmenter le flux.

Et c’est là que le mauvais rêve du développement moderne se révèle : la croissance devient une fin en soi, alors qu’elle n’est jamais qu’un moyen, et souvent le moyen le plus brut, le plus court, le plus superficiel. Il arrive même qu’elle se nourrisse de ce qu’elle détruit. Une économie qui se nourrit de la destruction de son environnement, de l’usure des travailleurs, de la précarité des familles, peut bien afficher des rendements impressionnants pendant quelques années. Le problème n’est pas seulement moral. C’est ontologique : elle a transformé le sens de la vie en un simple facteur de production.

La croissance comme empire de la quantité

Il faut revenir au cœur du phénomène : l’obsession de la croissance repose sur une décision métaphysique profonde. Elle suppose que la valeur doit être chiffrée, que l’univers économique est fait de choses empilables, et que le bien commun se mesure par la somme des flux de production et de consommation. Cette conception est si dominante qu’elle paraît naturelle. Elle l’est surtout parce qu’elle a été naturalisée par l’institution. Le PIB est sa bible. Le taux de croissance est son oracle. Le rendement est sa vertu. L’optimisation est sa morale.

Dans cette cosmologie, la relation n’est pas une source de valeur, mais un coût. Le temps n’est pas une durée vécue, mais un intervalle productif. Le soin n’est pas un art de la vie, mais une prestation. Le savoir n’est pas une transmission vivante, mais une compétence. La terre n’est pas une matrice commune de vie, mais un stock de ressources. L’homme n’est pas une personne, un être de mémoire et d’attachement, mais un agent qui maximise son utilité.

On ne peut pas comprendre la radicalité du capitalisme contemporain sans voir cet ouvrage de conversion. Il ne se contente pas de modifier les comportements. Il reprogramme la perception même. Il rend invisible ce qui ne se laisse pas compter. Il transforme la qualité en quantité, la profondeur en rendement, la relation en transaction, l’espace en potentiel, la vie en donnée. C’est ce que la philosophie bantu permet de nommer avec précision : la kintuïsation du monde.

Le mot n’est pas une élégance de style. Il désigne le procès par lequel ce qui est vivant, relationnel, temporel, qualitatif, local et spirituel est converti en chose ; en objet manipulable, mesurable, échangeable, dépouillé de sa richesse propre. La kintuïsation ne se limite pas à l’économie. Elle structure la manière dont la modernité se représente l’existence entière. Elle ne dit pas seulement : on a trop marchandisé le monde. Elle dit : on a choisi une ontologie qui fait des êtres des choses, et des choses des maîtres du monde.

Le Ntu et la critique du monde mesuré

La pensée bantu offre ici une grille de lecture remarquable, non parce qu’elle serait un simple supplément de couleur pour un débat au long cours, mais parce qu’elle ouvre une autre manière d’être au monde. Dans le vocabulaire du Ntu, l’être n’est pas d’abord une substance isolée. Il est une force, un devenir, une relation. L’existence n’est pas la possession d’un noyau stable. Elle est une participation, une texture, un enchevêtrement. Le Muntu n’est pas un individu solitaire et rationnel. Il est une personne en construction, traversée par d’autres personnes, par des ancêtres, par des lieux, par des responsabilités. Le Hantu n’est pas un vide neutre. Il est le lieu-moment, la co-présence d’un devenir et d’un monde ouvert. Le Kuntu n’est pas une donnée abstraite. Il est la qualité d’une relation, sa chaleur, sa justesse, sa densité éthique. Le Kintu est la chose, le support, l’objet, qui a sa place, mais qui ne peut pas absorber la totalité de l’être.

Autrement dit, la pensée du Ntu refuse la réduction du réel à la chose. Elle refuse de croire que le monde est fait uniquement de matières et de biens. Elle refuse de penser que les êtres humains sont des unités passives devant la logique d’accumulation. Elle affirme une autre poitrine du réel : la relation, la réciprocité, l’attachement, la durée, la qualité, la place de chacun dans le tissu vivant de l’existence.

Cette pensée n’est donc pas une élégante curiosité anthropologique. Elle donne une assise pour critiquer le monde moderne tel qu’il est construit : un monde où le capital a gagné le droit de convertir tout en valeur, au prix d’une profonde inhumanisation. La kintuïsation est précisément ce procès de conversion ontologique par lequel les principes de la vie se transforment en ressources, les humanités en outils, les temporalités en délais, les communautés en données, la terre en matière, le savoir en compétence standardisée.

Le monde n’est pas un stock, c’est un tissu

C’est ce qui rend si irritante la logique de la croissance lorsqu’elle se donne pour universellement bonne. Elle n’est jamais neutre. Elle est toujours une décision sur ce qui compte et sur ce qui peut être négligé. Elle décide qu’un appel à l’investissement vaut davantage qu’un appel à la cohésion. Qu’un projet d’infrastructure vaut davantage qu’une communauté qui tient sans lui. Qu’une mine vaut davantage qu’une forêt vivante. Qu’un rapport de productivité vaut davantage qu’une durée de vie respectée. Qu’un chiffre vaut davantage qu’une relation.

Le monde n’est pas un stock soumis à la logique de l’optimisation. Le monde est un tissu, tissé de liens, de fidélités, de souvenirs, de dépendances mutuelles, de savoirs partagés, de rythmes propres. Le développement n’est ni un simple jeu de chiffres ni une mécanique de captation. Il est une question d’organisation du vivant. Il ne peut pas se réduire à la hausse du produit intérieur brut, à la progression du volume des échanges, à la fermeture d’un écart entre le présent et l’avenir annoncé. Il suppose une relation juste entre les générations, entre les territoires, entre les personnes, entre l’homme et la nature.

C’est là que la critique de la croissance devient une critique de la manière humaine de se rapporter au monde. Elle n’est pas seulement économique ; elle est morale, politique, esthétique, épistémologique. Elle exige que nous cessions d’assimiler la vie à la performance et l’existence à la valeur marchande. Dès lors, il faut parler autrement. Il faut parler de soin, de coexistence, de mémoire, de non-violence intérieure, de temps propre, de lieu, de communauté, de respect des rythmes, de capacité à rendre le monde habitable et non seulement rentable.

Les initiatives de croissance et l’illusion du grand saut

Les initiatives de croissance travaillent sur des chiffres, des promesses, des échéances, des feuilles de route, des cibles affichées. Elles sont conçues pour rassurer, pour séduire, pour donner l’illusion du mouvement. Mais elles souffrent d’une défaillance essentielle : elles traitent le monde comme s’il était une matière docile, un espace blanc à remplir de projets, là où il est en réalité un ensemble de relations vivantes, porteur de tensions, de mémoires, de résistances, de coordonnées sociales et écologiques qu’aucune planification naïve ne peut neutraliser.

Le problème n’est pas que les États ou les institutions manquent de bonne volonté. Le problème est qu’ils se donnent des outils d’analyse qui sont déjà capturés par la logique qu’ils prétendent dépasser. Ils veulent faire grandir l’économie sans interroger les catégories qui structurent cette économie, sans se demander pourquoi la croissance nourrit si souvent la précarité des mondes qu’elle prétend servir. Ils veulent faire tomber les barrières au capital sans s’interroger sur les barrières qu’ils dressent entre les hommes et leur propre monde. Ils veulent mesurer la prospérité sans comprendre que le beau mot de productivité est souvent une manière de faire parler la domination à travers des statistiques.

On a fait de la croissance une sorte de grand argument politique, un devoir national, une preuve d’autorité, un signe de maturité. Mais la croissance n’a pas de caractère moral en elle-même. Elle peut être une expansion de la vie, ou une extension de la domination. Elle peut être la voie d’une civilisation plus juste, ou celle d’une civilisation qui se nourrit du dépérissement des peuples et des milieux. L’important n’est pas de la célébrer simplement parce qu’elle monte. L’important est de savoir ce qu’elle monte, ce qu’elle écrase, ce qu’elle transforme, et ce qu’elle laisse derrière elle.

La vraie question n’est donc pas : combien la croissance augmente-t-elle ? La vraie question est : jusqu’où peut-on faire croître un monde sans détruire le tissu de relations qui le rend humain ?

Le monde n’a pas besoin de plus de volume ; il a besoin de plus de juste rapport

C’est le cœur du débat. Les politiques de croissance ont l’allure du déterminisme. Elles semblent donner la réponse à tout : croissance, emploi, fiscalité, revenus, transformation. Mais derrière cette façade technique se cache une pensée du monde qui est beaucoup plus profonde : celle selon laquelle l’humanité ne se mesure pas à la qualité de ses liens, mais à la quantité de ses productions. On a fini par croire que le bonheur est une fonction du volume ; que la dignité se juge à la croissance ; que la sécurité se mesure au produit intérieur brut ; que la grandeur se juge à la vitesse des usines.

Or, le monde ne manque pas de volume. Il manque de juste rapport. Il manque de qualité dans les relations. Il manque de sobriété dans l’usage de la puissance. Il manque d’une éthique de la mesure qui ne soumette pas tout, jusqu’à la vie elle-même, au tribunal de la possession et du rendement.

Il faut parler plus honnêtement. L’ennemi n’est pas la croissance en tant que telle ; l’ennemi est la croyance selon laquelle elle vaut pour elle-même, comme s’il n’y avait rien de plus grand à viser qu’une augmentation du chiffre. Le sens de l’économie ne peut pas être la croissance pure. Il doit être la vie commune, la sécurité, la dignité, la reproduction des milieux, la possibilité pour les peuples de former leur propre monde sans être écrasés par des modèles impitoyables de rationalisation.

C’est ici qu’un mot comme kintuïsation devient utile. Il nous oblige à regarder le monde autrement. Non comme un ensemble de ressources à actionner, mais comme un réseau vivant de relations qu’il faut protéger, restaurer, réinventer. Non comme un plateau de calculs, mais comme un lieu où la qualité de l’être comptabilise plus que la quantité de la production. Non comme un simple enjeu de productivité, mais comme un enjeu de civilisation.

Le problème ne se résume donc pas à une mauvaise politique économique. Il se résume à une manière de penser le monde. Le vrai sujet du développement n’est pas seulement d’augmenter la production. C’est de savoir comment on habite le monde sans le réduire à une ressource, comment on construit une société sans détruire les relations qui la rendent humaine, comment on donne à la vie un rythme qui ne soit ni celui du marché ni celui de l’accumulation frénétique, mais celui de la juste mesure, de la vérité de l’être et de la force du lien.

Dans cette perspective, l’initiative de croissance ne peut plus être la finalité. Elle ne peut être qu’un instrument, et un instrument secondaire. La vraie responsabilité d’un monde qui veut se tenir debout n’est pas d’augmenter davantage. C’est d’apprendre à regarder ce qu’il multiplie et ce qu’il détruit. C’est d’apprendre à valoriser la relation autant que le produit, la mémoire autant que la performance, le lieu autant que le flux, la personne autant que la donnée, le vivant autant que le chiffre.

C’est là qu’une autre civilisation du développement commence : non pas celle du grand volume, du grand nombre, du grand rendement, mais celle du rapport juste aux êtres, aux choses, au temps, à la terre, à la vie. Une civilisation qui cesse de faire du monde une matière à exploiter, pour le faire revenir à ce qu’il est vraiment : un tissu de relations, un lieu de mémoire, un espace de coévolution, un monde à habiter, non à consommer.

Mots-clésEssaiPhilosophieÉconomie

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