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Finance & Inclusion

Mobile money : la révolution qui a doublé sans les banques

Le mobile money a doublé en quatre ans ce qu'il avait mis vingt ans à construire. Mais le taux d'usage, lui, n'a pas bougé depuis cinq ans.

Tientcheu Nouake 23 min de lecture Comptage en cours
Un kiosque de mobile money en bord de rue, avec son parasol et son enseigne d'opérateur, où un agent effectue une opération sur un téléphone.

À Ekounou, le kiosque du gars qui fait le momo ouvre avant la boulangerie. Un parasol, un tabouret, deux téléphones, un cahier d’écolier où les montants sont notés à la main parce que le réseau tombe. Toute la journée, des billets entrent et des unités sortent, puis l’inverse. On y dépose la recette d’un commerce, on y retire de quoi payer un taxi, on y envoie quinze mille francs à une mère à Bafoussam. Personne n’appelle ça de la banque. Personne n’appelle ça un compte. On dit : « je vais faire le transfert ».

Ce geste, répété quelques milliards de fois par an, a produit en 2025 plus de deux mille milliards de dollars de flux mondiaux. La forme du chiffre importe plus que sa taille : il a fallu vingt ans à l’industrie du mobile money pour franchir le premier millier de milliards, et quatre ans pour le doubler. Une courbe qui plie ainsi vers le haut ne signale pas une mode. Elle signale une infrastructure devenue indispensable.

Un second chiffre traverse le premier et refuse de bouger. La part des comptes utilisés au moins une fois par mois s’établit à 25,7 % en 2025. Elle était de 25,6 % en 2021. Entre les deux, la base est passée de 1,35 à 2,3 milliards de comptes. Le parc a donc presque doublé pendant que la proportion de gens qui s’en servent réellement restait exactement là où elle était, comme une constante physique.

C’est de cette constante que je pars. Non pour nier la révolution, qui a bien eu lieu et dont les effets sont mesurables, mais pour demander ce que l’inclusion financière par le téléphone a réellement inclus, et ce qu’elle a laissé dehors sous une forme nouvelle.

Repères

Indicateur, 2025 Valeur
Valeur transigée dans le monde plus de 2 000 milliards de dollars
Part transigée en Afrique 1 432 milliards de dollars
Comptes enregistrés dans le monde 2 300 millions
Comptes utilisés au moins une fois par mois 593 millions
Taux d’usage mensuel 25,7 %

Source : GSMA, State of the Industry Report on Mobile Money 2026.

Une infrastructure née d’un détournement d’usage

L’histoire canonique veut que M-Pesa soit né d’une intuition. La vérité est plus intéressante : il est né d’une erreur de conception. Le pilote lancé en 2005 par Safaricom et Vodafone, appuyé par un fonds britannique de développement, devait servir à rembourser des microcrédits. Les testeurs s’en sont emparés pour autre chose : envoyer de l’argent à la famille restée au village. L’opérateur a regardé ses données, compris que le produit vendu n’était pas le produit utilisé, et pivoté. Le service commercial ouvre en mars 2007, dans un pays où un adulte sur quatre détient un compte en banque.

Ce qui est inventé ce jour-là n’est pas une technologie. Le SMS et la carte SIM existaient déjà. Ce qui est inventé, c’est un réseau de distribution : les milliers de revendeurs de crédit téléphonique, présents à chaque carrefour, chaque marché, chaque piste, convertis en guichets. La banque avait mis un siècle à ne pas y parvenir, pour une raison simple : une agence coûte cher et un client pauvre rapporte peu. L’opérateur télécom, lui, était déjà sur place, pour vendre des unités.

Toute la géographie du phénomène découle de là. M-Pesa opère aujourd’hui du Kenya à l’Égypte, en passant par la Tanzanie, la RDC, le Mozambique, le Ghana et le Lesotho, ce royaume enclavé où le réseau d’agents dessert des vallées que nulle succursale n’a jamais atteintes. Au Kenya, la Banque centrale recensait l’an dernier 82 millions de comptes mobiles pour 56 millions d’habitants, et l’exercice 2023/24 a vu passer l’équivalent de quelque 309 milliards de dollars en 28 milliards d’opérations. Le paiement de détail y est devenu une utilité publique de droit privé.

L’effet réel est documenté, pas seulement raconté. Le travail de Tavneet Suri et William Jack, publié dans Science en 2016, fait ce que la plupart des évaluations ne font pas : il exploite l’expansion géographique progressive du réseau d’agents comme source de variation quasi expérimentale, et suit les ménages dans la durée. Conclusion : l’accès à M-Pesa a relevé la consommation par tête et sorti de la pauvreté environ 194 000 ménages kényans, soit 2 % du total, avec un effet plus net pour les ménages dirigés par des femmes. Deux pour cent, c’est modeste si l’on espérait un miracle. C’est considérable pour un service de transfert.

Ce que les séries de la GSMA disent, et ce qu’elles taisent

Voici le cycle en cinq lignes.

Année Comptes enregistrés (M) Comptes actifs 30 j (M) Taux d’usage mensuel Valeur transigée (Md $)
2021 1 350 346 25,6 % 1 000
2022 1 600 401 25,1 % 1 260
2023 1 750 435 24,9 % 1 400
2024 2 032 516 25,4 % 1 680
2025 2 300 593 25,7 % plus de 2 000

Source : GSMA, éditions 2022 à 2026. Taux d’usage calculé par mes soins. Détail en note méthodologique.

La dernière colonne est celle que tout le monde cite. L’avant-dernière est celle qui devrait nous occuper, et elle devient beaucoup plus parlante quand on cesse de la lire ligne à ligne pour la lire en différence.

Calcul. Je prends la variation du parc entre 2021 et 2025 : 2 300 moins 1 350, soit 950 millions de comptes ouverts. Je prends la variation des comptes actifs sur la même période : 593 moins 346, soit 247 millions d’usagers réguliers gagnés. Je rapporte le second au premier : 26,0 %.

Ce que cela signifie : le taux d’activation marginal, celui des comptes ouverts pendant les quatre dernières années, est identique au taux d’activation moyen du parc entier, 25,7 %. Autrement dit, l’industrie n’apprend pas. Le dernier million de comptes recrutés se comporte exactement comme le premier. Un secteur en phase d’apprentissage voit son efficacité marginale dépasser sa moyenne ; ici les deux se confondent. Ce n’est pas un retard de maturation, c’est un plafond de conception.

Deuxième différence, plus dérangeante encore.

Calcul. Valeur transigée rapportée au nombre de comptes réellement actifs. En 2021 : 1 000 milliards divisés par 346 millions, soit 2 890 dollars par usager actif et par an. En 2025 : 2 000 milliards divisés par 593 millions, soit 3 373 dollars. Progression nominale sur quatre ans : 16,7 %.

Ce que cela signifie : rapportée à l’inflation du dollar sur la même période, de l’ordre de 19 % cumulés, cette progression s’annule. En pouvoir d’achat constant, l’usager régulier de 2025 ne fait pas circuler plus d’argent que celui de 2021. La croissance spectaculaire de l’industrie ne vient donc pas d’un approfondissement de l’usage. Elle vient de l’addition de corps. On élargit le rail, on ne creuse pas le sillon.

Cette lecture est prudente, puisque j’ai retenu 2 000 milliards là où la GSMA écrit « plus de 2 000 ». Elle reste vraie en corrigeant l’écart à la hausse.

Deux interprétations s’affrontent alors, et il faut choisir. Ou bien l’inactivité est un résidu statistique fait de doublons et de cartes SIM abandonnées, auquel cas le dénominateur réel est plus petit et le taux plus flatteur. Ou bien elle mesure une réalité : des gens qui ont ouvert un portefeuille, l’ont trouvé cher, risqué ou inutile, et sont retournés à l’espèce. La GSMA elle-même, dans son édition 2026, penche pour la seconde et nomme deux causes : une fraude massive, et les taxes sur les transactions qui, dans les pays où elles s’appliquent, renvoient les usagers vers le cash. Quand l’organisation professionnelle du secteur écrit que la politique fiscale détruit l’usage, le sujet cesse d’être technique.

L’Afrique n’est pas un marché du mobile money, elle est le marché

Indicateur, 2025 Afrique Reste du monde Part africaine
Comptes enregistrés (M) 1 200 1 100 52 %
Comptes actifs 30 j (M) 347 246 59 %
Valeur transigée (Md $) 1 432 568 66 %

Source : GSMA, SOTIR 2026. Colonne « reste du monde » obtenue par différence.

Le tableau se lit d’ordinaire en parts de marché. Il est bien plus instructif en intensité.

Calcul. Valeur transigée par compte actif, de part et d’autre. Afrique : 1 432 milliards divisés par 347 millions, soit 4 127 dollars par an. Reste du monde : 568 milliards divisés par 246 millions, soit 2 309 dollars par an. Rapport : 1,79.

Ce que cela signifie : un utilisateur africain régulier fait circuler près de deux fois plus de valeur qu’un utilisateur régulier ailleurs. La domination africaine ne tient donc pas au seul nombre. Ailleurs, le portefeuille mobile est un moyen de paiement parmi d’autres, un supplément. Ici, il est le compte principal, souvent l’unique. Cette intensité est la mesure exacte de l’absence de tout le reste.

Il faut dire cette réussite dans les deux sens. Elle est continentale et née d’une contrainte : on a construit un rail parce qu’il n’y avait pas de route. Elle est aussi une singularité qu’il ne faut pas prendre pour une avance universelle. Le Brésil a fait circuler par Pix, en une année, davantage que toute l’industrie mondiale du mobile money, mais par une infrastructure de paiement instantané pilotée par sa banque centrale, gratuite, adossée à des comptes bancaires. Deux chemins, deux imaginaires de la monnaie : chez l’un, l’opérateur privé comble un vide ; chez l’autre, la puissance publique institue un bien commun. Nous avons emprunté le premier. Ce n’était pas écrit, et cela engage la suite.

Le paiement, oui ; la durée, non

Nous arrivons au point où le titre de cet article demande à être corrigé.

Une banque ne se distingue pas d’un service de transfert par sa capacité à déplacer de l’argent. Elle s’en distingue par une opération plus étrange : la transformation d’échéances. Elle collecte des dépôts retirables demain et prête cet argent à sept ans. De là viennent le crédit long, donc l’atelier, la charrette, le toit, la scolarité étalée sur des années. De là viennent aussi le risque, et donc la réglementation prudentielle.

Un émetteur de monnaie électronique a l’interdiction formelle de faire cela. La règle est partout la même, en zone BEAC comme en zone UEMOA, au Ghana comme au Kenya : chaque unité de monnaie électronique en circulation doit être adossée à un franc, un cedi ou un shilling réellement déposé, cantonné dans un compte de cloisonnement ouvert auprès d’une banque agréée. L’opérateur ne prête pas cet argent. Il n’en a pas le droit. C’est précisément ce qui rend le portefeuille sûr.

Tirez le fil. Les dépôts collectés par le mobile money ne quittent jamais le système bancaire : ils y entrent en gros, agrégés, anonymes, sans le client. La banque reçoit la ressource et se défait de la relation. Elle place ce flottant, en tire un rendement, et n’a en face aucun client à connaître, aucun dossier à instruire, aucune agence à ouvrir à Ekounou. Le Ghana a été le premier à nommer la chose : avant 2015, les banques dépositaires y encaissaient l’intégralité des intérêts du flottant, jusqu’à ce que la banque centrale tranche et impose que ce rendement revienne aux détenteurs de portefeuilles.

Combien pèse ce flottant ? Aucun régulateur de la zone franc ne le publie, ce qui constitue déjà une information. On peut néanmoins en approcher une borne basse.

Calcul. Le Global Findex indique que 23 % des adultes d’Afrique subsaharienne épargnent sur un compte mobile. La population de la région avoisine 1,25 milliard d’habitants, dont environ 56 % ont quinze ans ou plus, soit près de 700 millions d’adultes. J’obtiens 161 millions d’épargnants mobiles. En retenant un solde moyen compris entre 15 et 40 dollars, ordre de grandeur cohérent avec une épargne de précaution, l’encours ressort entre 2,4 et 6,4 milliards de dollars. Rémunéré au taux court régional, disons 5 %, ce flottant produit chaque année entre 120 et 320 millions de dollars d’intérêts.

Ce que cela signifie : c’est une borne basse, puisqu’elle ignore les soldes purement transactionnels et les non-épargnants. Et c’est déjà l’équivalent du budget annuel d’un ministère dans plusieurs États de la région, produit par l’encaisse de précaution des plus pauvres, sans que personne ne publie qui l’encaisse. Le débat sur la rémunération du flottant n’est pas une querelle d’experts. C’est une question de propriété.

La révolution ne s’est donc pas faite sans les banques. Elle s’est faite sans la relation bancaire, ce qui est très différent et bien plus problématique. Nous avons bâti un système où des dizaines de millions de personnes financent, par leur épargne dormante, un bilan bancaire auquel elles n’accèderont jamais.

Ce que le mobile money a résolu Ce qu’il n’a pas résolu
La distance : un guichet à cinq minutes de marche La durée : rien ne finance un horizon à cinq ans
Le coût du transfert domestique Le coût du retrait, qui taxe la sortie du système
Le risque de transporter des espèces La rémunération de l’encaisse, sauf mandat du régulateur
L’épargne de précaution : 23 % des adultes de la région L’épargne de projet, immobilisée et rémunérée
La liquidité d’urgence par le nano-crédit Le crédit d’investissement pour un atelier
La traçabilité, et donc une assiette fiscale L’assurance, encore marginale malgré sa progression

Le crédit disponible sur ces plateformes confirme la ligne de partage. Ce sont des avances de très court terme, de quelques dizaines de dollars, remboursables en semaines, tarifées comme du dépannage. En juin 2024, un peu moins de la moitié des fournisseurs mondiaux proposaient un tel service.

Calcul. Une moto-taxi d’occasion, l’investissement productif le plus courant dans les villes d’Afrique centrale et de l’Ouest, se négocie autour de 1 200 dollars. Rapportée à un nano-crédit type de 20 dollars, elle représente soixante avances successives, à rembourser chacune en quelques semaines.

Ce que cela signifie : aucun empilement de crédits courts ne produit du capital. Le nano-crédit répare un accident de trésorerie, il ne finance pas un outil de travail. Entre lisser un mois difficile et acheter une machine à souder, il existe un saut que le rail ne franchit pas, et qu’il n’a pas été conçu pour franchir.

L’exclusion s’est déplacée

Le Global Findex, dont l’édition parue en 2025 repose sur des enquêtes conduites en 2024 auprès d’environ 145 000 adultes dans 141 économies, permet de mesurer ce déplacement.

Adultes d’Afrique subsaharienne 2014 2021 2024
Détiennent un compte, banque ou mobile money 34 %   58 %
Détiennent un compte mobile money   27 % 40 %
Ne détiennent qu’un compte mobile money     20 %
Épargnent sur un compte mobile money     23 %
Ont effectué ou reçu un paiement numérique     51 %

Source : Global Findex Database 2025, données collectées en 2024.

La troisième ligne est la plus parlante. Un adulte sur cinq n’a d’autre lien au système financier formel qu’un portefeuille téléphonique. Statistiquement, il est inclus. Concrètement, il détient un instrument de circulation et rien d’autre : ni rémunération, ni historique opposable, ni porte vers le crédit long. Nous avons appris à compter des comptes, nous n’avons pas appris à compter des capacités.

L’écart entre femmes et hommes, lui, s’est creusé, ce qui devrait suffire à interrompre le récit heureux. Il est passé de 30 % à 36 % dans les pays à revenu faible et intermédiaire entre 2021 et 2024, et atteint 25 % en Afrique subsaharienne. Ces pourcentages relatifs masquent l’ampleur du fait.

Calcul. Je décompose le taux régional. Si 40 % des adultes détiennent un compte mobile et qu’une femme a 25 % de chances de moins qu’un homme d’en posséder un, alors, à population équilibrée, le taux masculin ressort à 45,7 % et le taux féminin à 34,3 %, soit un écart de 11,4 points. Appliqué aux quelque 350 millions de femmes adultes de la région, cet écart représente près de 40 millions de femmes qui auraient un compte si elles étaient des hommes.

Ce que cela signifie : la cause première se situe en amont du service financier, dans la propriété du téléphone et de la pièce d’identité. Un rail neutre posé sur un terrain incliné ne corrige pas la pente, il accélère la descente. Quarante millions, c’est l’ordre de grandeur de la population adulte du Ghana et de la Côte d’Ivoire réunies.

Reste ce que fait la fiscalité. Le Cameroun prélève depuis janvier 2022 une taxe de 0,2 % sur les transferts d’argent et sur les retraits, pour un rendement annoncé d’environ 20 milliards de francs CFA par an. La BEAC chiffrait déjà à plus de 12 000 milliards de francs le volume transigé par mobile money dans le pays en 2020.

Calcul. Je rapporte le rendement attendu, 20 milliards, au volume connu de 12 151 milliards : j’obtiens un taux effectif de 0,165 %. Or le barème est de 0,2 % à l’envoi et de 0,2 % au retrait, soit jusqu’à 0,4 % sur un cycle complet.

Ce que cela signifie : l’administration a implicitement anticipé de ne capter qu’une fraction de son assiette théorique, moins de la moitié. Soit parce qu’elle savait le champ plus étroit qu’annoncé, soit parce qu’elle escomptait une contraction de l’usage. Dans les deux cas, la mesure a été calibrée en sachant qu’elle abîmerait ce qu’elle taxe. Et le gain reste inférieur à un pour cent des recettes fiscales de l’État, prix payé pour freiner le seul rail financier formel qui atteigne la majorité informelle.

Ce que le climat va demander à ce rail

Un dernier déplacement s’annonce, et celui-là ne se négocie pas.

Plus d’un adulte sur quatre en Afrique subsaharienne déclare avoir subi une catastrophe naturelle ou un événement météorologique grave au cours des trois dernières années. C’est devenu le premier facteur de destruction d’épargne du continent : une inondation à Douala, une sécheresse au Sahel, et des années d’accumulation patiente disparaissent en une saison.

Or c’est à ce même rail que l’on demande désormais de porter l’adaptation. Le solaire domestique en paiement échelonné n’existe que parce que le mobile money permet de prélever quelques centaines de francs par jour. L’assurance indicielle, qui verse sur seuil pluviométrique sans expertise de terrain, n’est distribuable que par lui. Les transferts monétaires d’urgence après un choc passent par lui. Le portefeuille téléphonique est devenu l’infrastructure de la résilience.

Mais la résilience climatique se joue sur cinq, dix, vingt ans : replanter, surélever, changer de variété, réparer un bassin versant. Le mobile money, lui, excelle à trente jours. Nous demandons à un instrument de liquidité de financer une transformation qui exige de la durée. Habiter un territoire qui se réchauffe suppose des ressources immobilisées, patientes, capables d’attendre une récolte. C’est exactement ce que notre architecture financière ne sait pas produire pour la majorité.

Quatre décisions, dans l’ordre où elles sont réalisables

Rémunérer le flottant, partout. Le précédent ghanéen est disponible et n’a rien coûté au contribuable : le régulateur a simplement établi que le rendement des dépôts cantonnés appartenait aux déposants. Là où ce n’est pas fait, entre 120 et 320 millions de dollars par an, au bas mot, changent de poche sans que quiconque l’ait décidé. C’est une décision d’écriture réglementaire, pas un investissement.

Rendre l’historique de transaction portable et opposable. Un commerçant qui encaisse par téléphone depuis six ans possède, sans le savoir, la seule chose que le crédit exige : une trace. Elle appartient aujourd’hui à l’opérateur. Un droit de portabilité, c’est-à-dire la faculté d’emporter son historique certifié vers l’établissement de son choix, transformerait une donnée captive en collatéral. C’est probablement le levier le plus puissant et le moins coûteux disponible dans la région.

Taxer la marge, pas le flux. Une taxe assise sur les commissions des opérateurs prélève sur la valeur ajoutée. Une taxe assise sur les montants transférés prélève sur la circulation et pousse au cash. La première conserve l’assiette, la seconde la ronge, et le calcul camerounais montre que l’administration le savait.

Changer d’indicateur. Tant que le succès se mesurera en comptes ouverts, il continuera d’être atteint sans être réel. Publions le taux d’usage mensuel, la durée moyenne de détention des soldes, la part des encours immobilisés plus de quatre-vingt-dix jours, l’encours de monnaie électronique et son rendement. Ce que l’on ne mesure pas, on ne le construit pas.

Circuler vite, ou tenir longtemps

Felwine Sarr écrit que le développement, tel que nous l’avons reçu, est d’abord un imaginaire importé, une course dont d’autres ont fixé la ligne d’arrivée. La détention d’un compte appartient à cette famille d’indicateurs : venue d’ailleurs, elle compte une possession et non une puissance d’agir. Nos tableaux de bord mesurent ce que l’on nous a appris à désirer.

Le mobile money a pourtant réussi ce que personne ne conteste : il a rendu l’argent mobile à l’échelle d’un continent, en vingt ans, sans demander la permission. Une prouesse née d’un détournement d’usage et d’un réseau de kiosques à parasol. Mais faire circuler l’argent plus vite n’est pas la même ambition que lui permettre de tenir plus longtemps. Une économie ne se bâtit pas seulement avec de la vitesse, elle se bâtit avec de la durée, avec des ressources qui restent assez longtemps quelque part pour qu’on y adosse quelque chose.

La prochaine révolution ne sera donc pas une application. Ce sera une décision : rendre aux gens le rendement de leur propre argent, et l’usage de leur propre trace.


Note méthodologique

Séries mondiales. Éditions 2022 à 2026 du State of the Industry Report on Mobile Money de la GSMA, chaque édition portant sur l’année précédente. Deux valeurs de 2024 sont déduites et non lues : les comptes enregistrés, obtenus en retranchant à 2 300 millions la croissance de 268 millions annoncée pour 2025, et les comptes actifs, obtenus en divisant 593 par 1,15, la croissance publiée étant de 15 %. Le taux d’usage mensuel est un rapport que je calcule, sauf pour 2025 où la GSMA publie 25,7 %.

Mes calculs et leurs hypothèses. La valeur transigée de 2025 est prise à 2 000 milliards alors que la GSMA écrit « plus de 2 000 » : toutes mes divisions par ce nombre sont donc des bornes basses. L’inflation cumulée du dollar de 2021 à 2025 est prise à environ 19 %, ordre de grandeur issu de l’indice des prix à la consommation américain. La population adulte d’Afrique subsaharienne est estimée à 700 millions, sur la base d’une population régionale d’environ 1,25 milliard dont 56 % ont quinze ans ou plus. Le solde moyen d’un portefeuille d’épargne, de 15 à 40 dollars, et le taux de rémunération de 5 % sont des hypothèses explicites et non des données observées : elles donnent un ordre de grandeur, pas une mesure. La décomposition du taux par sexe suppose une population adulte équilibrée entre femmes et hommes. Le prix de la moto-taxi d’occasion, 1 200 dollars, est un repère de marché urbain retenu à titre illustratif.

Données d’enquête. Global Findex Database 2025 de la Banque mondiale : l’édition porte ce millésime mais les enquêtes ont été conduites en 2024, auprès d’environ 145 000 adultes dans 141 économies. L’écart entre femmes et hommes est celui calculé par la GSMA à partir de ces mêmes données.

Autres sources. Tavneet Suri et William Jack, « The long-run poverty and gender impacts of mobile money », Science, 2016. Les éléments sur le cantonnement du flottant et la rémunération des soldes au Ghana s’appuient sur les travaux du CGAP et sur le Payment Systems and Services Act de 2019. Les données camerounaises proviennent de la loi de finances 2022 et des statistiques de la BEAC.

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